Un regard sans honte sur son corps de femme

Dossier : Le vêtement chez la femme chrétienne · 5/5

Résumé

Cet article parle de la honte du corps chez les femmes chrétiennes, pour celles qui se sentent coupables de le cacher, de le montrer ou de ne plus s'en occuper du tout, avec une approche qui relie la foi et l'intériorité plutôt que la morale vestimentaire.

Dans le premier article de cette série de 5 articles sur les vêtements de la femme chrétienne, je racontais une femme qui avait jugé, assez durement, la robe d'une autre à la messe.

Je me suis longtemps demandé ce qui pouvait pousser quelqu'un à ça.

Et puis, il y a quelques semaines, je me suis surprise à faire exactement la même chose.

Devant mon miroir. Toute seule.

Sans messe, sans robe d'été de personne d'autre à commenter. Juste moi, et un regard qui trouvait à redire sur ce qu'il voyait.

J'ai commencé cette réflexion en parlant de la mode modeste, puis de ce que la Bible dit vraiment de nos tenues, puis des versets qu'on utilise pour juger les femmes, puis de ce que la pudeur demande aussi aux hommes. Quatre articles, et à chaque fois, la même question en filigrane : qui regarde, et comment ?

Mais il restait un regard dont je n'avais pas encore parlé. Le mien. Sur moi-même. Quand personne ne me voit, quand personne ne juge, quand il n'y a que Dieu et moi.

C'est peut-être là, en fait, que tout commence.

Ce que je crois, après ces quatre articles, c'est que la pudeur n'est pas d'abord une question de vêtement. La modestie non plus. Ce sont des chemins vers une seule chose : un rapport pacifié entre mon corps, mon intelligence et mon cœur, devant Dieu.

Et la honte, elle, ne se loge pas seulement dans ce qu'on cache ou ce qu'on montre. Elle se loge dans la façon dont on habite (ou pas) ce qu'on est en entier.

Ce que ces quatre articles avaient en commun (et ce qu'ils ne disaient pas encore)

La mode modeste confondait une vertu intérieure avec un code social.

La Bible ne donne pas de règle en centimètres ; elle parle de sobriété et d'intériorité.

Les versets qu'on sort pour juger disent souvent l'inverse de ce qu'on leur fait dire.

La pudeur est un chemin à deux, pas une charge féminine.

Quatre articles, un seul point aveugle : ils parlent tous du regard des autres. Celui des femmes entre elles. Celui de l'Église. Celui des hommes.

Aucun ne parle du regard qu'on pose sur soi, seule, en conscience, sans personne pour approuver ou condamner.

C'est peut-être le regard le plus difficile à changer. Parce que personne ne peut le faire à notre place.

Le corps n'est pas à part

L'Éternel Dieu forma l'homme de la poussière de la terre, il souffla dans ses narines un souffle de vie, et l'homme devint un être vivant.” Genèse 2, 7

Pas un corps, plus une âme, empilés l'un sur l'autre. Un seul être vivant.

L'anthropologie chrétienne n'a jamais dit : ton corps d'un côté, ton âme de l'autre, gère les deux séparément. Elle dit : tu es une seule chose. Ton corps, ton intelligence, ton cœur ne sont pas trois pièces d'un appartement qu'on visite une par une.

C'est la même maison.

Dans l'article sur ce que la pudeur demande aux hommes, je parlais d'un « ordre du regard » : l'intelligence d'abord, l'âme ensuite, le corps en dernier. C'était pour dire au regard extérieur de ne pas s'arrêter au premier plan.

Mais cet ordre, si on le prend pour une hiérarchie de valeur, produit un contresens.

Le corps n'est pas la part la moins noble de qui je suis. C'est une part de moi. Pas une annexe.

Ce n'est pas qu'une de mes intuition. Le théologien Xavier Lacroix a consacré toute une œuvre, Le corps de chair, à cette unité du corps, de l'éthique et de la vie spirituelle. Édith Stein, avant de devenir sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix, disait la même chose autrement : une femme ne se pense jamais par petits bouts. Ce que je vis devant mon miroir, d'autres l'ont pensé avant moi, avec bien plus de rigueur.

Dit autrement, avec des mots plus simples : on ne peut pas juger un seul morceau de soi sans juger tout le reste.

Et c'est là que la honte du corps devient intéressante à observer : elle n'est presque jamais seulement une histoire de corps.

Quand j'ai honte de mon ventre, de ma fatigue, de mes rondeurs post-grossesse, ce n'est pas mon ventre que je juge. C'est moi, en entier. Et je fais retomber ce jugement sur la seule partie de moi que je peux voir dans un miroir.

Les trois visages de la honte, qu'on ne relie jamais entre eux

On pense toujours que la honte du corps se reconnaît à un seul signe : le trop-caché.

C'est un vrai visage de la honte. Ce n'est pas le seul.

Il y a la honte qui se cache. Un corps qu'on refuse de regarder, qu'on habille pour disparaître, dont on ne parle jamais (ni de sa fatigue, ni de son désir, ni de sa douleur).

Il y a la honte qui s'expose. Un corps qu'on montre pour être vue, pour exister un peu, pour recevoir une validation qu'on ne sait plus se donner à soi-même. Ce n'est pas toujours la liberté. Ça peut être une autre forme de dépendance au regard extérieur (juste inversée).

Et il y a une troisième honte, dont on parle presque jamais : la honte qui néglige. Un corps qu'on n'écoute plus. Qu'on ne repose plus. Qu'on ne nourrit plus vraiment. Qu'on traite comme un outil au service des enfants, du foyer, de la liste de tâches, jamais comme quelque chose qu'on habite.

Trois visages. Une seule racine : un corps avec lequel on n'a pas fait la paix. Ni avec soi. Ni avec Dieu.

Ce que je fais, moi, en conscience et devant Dieu, pas devant les autres

Ce que ces quatre articles m'ont appris, en les écrivant, c'est à me poser une question différente.

Pas : “Est-ce que c'est trop court, est-ce que ça va faire jaser, est-ce que telle femme va me juger à la sortie de la messe.

Mais : “Est-ce que je choisis ça par liberté, ou par peur ? Par élan vers Dieu, ou par besoin d'être regardée, ou de ne pas l'être du tout ?

Ce n'est pas une question qui se pose une fois pour toutes, un matin devant l'armoire. C'est une question qu'on reprend, doucement, tous les jours, comme on reprend une prière interrompue.

Parfois la réponse est : je m'habille pour disparaître, parce que j'ai peur d'occuper de la place.

Parfois c'est : je m'habille pour qu'on me remarque, parce que j'ai besoin de sentir que j'existe.

Et parfois, rarement, mais ça arrive : j'aime cette robe, elle me va bien, et il n'y a rien d'autre à en dire. Point. Sujet suivant.

C'est cette troisième réponse, je crois, qu'on cherche toutes, sans toujours savoir qu'elle est possible.

Ce que Dieu regarde

L'homme regarde à ce qui frappe les yeux, mais l'Éternel regarde au cœur.” 1 Samuel 16, 7

On cite souvent ce verset pour dire que l'apparence ne compte pas. Je crois qu'il dit autre chose, de plus précis : Dieu ne s'arrête jamais à un seul étage de ce que je suis. Il ne regarde ni seulement mon corps, ni seulement mon âme.

Il regarde le cœur : ce lieu où le corps, l'intelligence et la vie intérieure ne font plus qu'un.

Et il y a ce verset que je citais déjà dans le deuxième article de cette série : “L'homme et sa femme étaient tous deux nus, et ils n'en avaient point honte.” Genèse 2, 25

Avant la honte, il y a cet état où le corps n'a rien à cacher, parce qu'il n'y a rien de honteux en lui. Je crois que la honte apparaît après. Avec la peur du regard de l'autre, la peur d'être vue, la peur de ne pas être assez ou d'être trop.

Je ne suis pas la première à m'arrêter sur ce verset. Sœur Anne Lécu, religieuse dominicaine et médecin en prison, lui a consacré un livre entier : Tu as couvert ma honte. Le titre suffit presque à dire ce que j'essaie de formuler depuis le début de cet article. Même en dehors de la foi, la psychanalyste Marie Balmary a relu cette même scène de la Genèse et y a trouvé une intuition proche : la honte n'est pas la punition, elle est ce qui arrive quand on cesse de se voir en entier.

Ce n'est donc pas un sujet que j'invente dans mon salon. C'est un sujet que l'Église, et bien au-delà d'elle, pense depuis longtemps, avec des gens bien plus savants que moi ou mes détracteurs sur instagram.

Retrouver un regard sans honte, ce n'est pas retrouver l'innocence d'avant la chute. On ne revient pas en arrière comme ça.

C'est choisir, chaque jour, de ne plus laisser la honte décider à la place de la liberté.

Ce que je ne veux pas dire

Je ne dis pas que la tenue n'a aucune importance, ni qu'il faut arrêter de prendre soin de soi.

Je ne dis pas que la pudeur est dépassée ou hors sujet.

Je ne dis pas que la honte du corps est une invention, ou qu'il suffit d'y penser autrement pour qu'elle disparaisse.

Je ne dis pas non plus qu'il existerait une bonne façon définitive d'habiter son corps, une fois pour toutes.

Je dis que la question n'est pas d'abord : qu'est-ce que je montre ou je cache.

La question est : est-ce que je me sens le droit d'exister, en entier, avec ce corps-là, devant Dieu.

Pour finir

Je repense souvent à cette femme qui jugeait la robe d'une autre, à la messe, dans mon premier article. Et je repense à moi-même, devant mon miroir, quelques mois plus tard.

Je crois qu'on porte toutes, quelque part, ce double regard : celui qu'on pose sur les autres femmes, et celui, souvent plus sévère encore, qu'on pose sur soi.

Peut-être que la vraie question, à la fin de ces cinq articles, n'est pas : comment devrais-je m'habiller pour être une “bonne croyante” .

Mais : qu'est-ce que je verrais, si je regardais mon corps comme Dieu le regarde ?

À propos

Anne-Claire Lépissier écrit sur la féminité chrétienne (maternité réelle, transmission de la foi, couple, corps et vie intérieure) depuis le quotidien concret, sans posture parfaite.

Ses textes s'adressent aux femmes qui croient, doutent et recommencent, et qui cherchent une parole incarnée sur leur vie de femme, sans modèle imposé, sans culpabilité supplémentaire.

anneclairelps.com · @anneclairelps

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