Peut-on être chrétienne, mère et ambitieuse ?

En résumé

Cet article parle de l'ambition féminine et de ce qu'elle signifie vraiment, pour les femmes et les mères qui se demandent si elles ont le droit de vouloir quelque chose de grand sans trahir leur foi ou leur vocation, avec une approche ancrée dans la tradition philosophique et chrétienne (Aristote, Saint Thomas d'Aquin, Edith Stein, Jean-Paul II) qui redéfinit l'ambition non pas comme carriérisme ou orgueil, mais comme le désir de devenir et donner pleinement ce qu'on est appelée à être.

 

🎙️ Vous préférez écouter ?
J’ai aussi enregistré cet article en version audio, pour celles (ceux ?) qui préfèrent écouter pendant un trajet, une marche, une tétée, une pile de linge ou un moment de calme volé.
→ Ecouter sur Spotify
→ Ecouter sur Apple Podcast
→ Ecouter la version audio sur le blog

Et sinon, bonne lecture 👇

La question semble piégée dès qu’on la pose.

Comme si ces trois réalités ne pouvaient pas tenir ensemble. Comme s’il fallait choisir entre la foi, les enfants et soi-même. Comme si l’ambition était un défaut qu’une “bonne” chrétienne devrait corriger, ou un luxe qu’une “bonne” mère devrait abandonner.

Mais je voudrais commencer par une chose simple : je crois que cette question est mal posée.

Pas parce que la réponse serait évidente. Mais parce que la vraie tension ne se situe pas entre la foi, la maternité et l’ambition. Elle se situe dans ce qu’on met derrière le mot ambition.

Et là, tout change.

Le jour où j’ai compris que quelque chose clochait

J’avais dix-huit ans.

Une femme que j’aime profondément m’a dit un soir, épuisée, qu’en voulant mener de front ses enfants et sa carrière dans une grande entreprise, elle avait eu le sentiment de rater les deux.

Je me souviens très précisément de ce moment. De la pièce, de sa fatigue, de cette manière qu’elle avait de parler sans se plaindre, comme si elle constatait simplement l’évidence. Elle avait essayé. Elle avait tenu. Elle avait fait ce qu’on attendait d’elle. Et malgré tout, elle avait l’impression d’avoir échoué des deux côtés.

Je me souviens surtout de la pensée que cela a fait naître en moi : aucune femme ne devrait ressentir cela.

Non pas parce qu’elle avait forcément tort de se sentir ainsi. Mais parce que ce qu’elle disait révélait quelque chose de plus large qu’elle. Elle n’était pas seulement fatiguée par une période exigeante. Elle avait essayé de vivre dans un modèle qui lui demandait d’être partout, tout le temps, pleinement disponible pour tout, sans jamais que son corps, ses enfants, sa vie intérieure ou ses limites ne viennent déranger la machine.

Et quand ce modèle devenait impossible à tenir, il lui faisait croire que le problème venait d’elle.

Alors que peut-être, ce n’était pas elle qui avait échoué.

Peut-être que c’était le modèle.

Le problème, ce n’est pas l’ambition

On confond souvent ambition et carriérisme, et cette confusion fait beaucoup de dégâts.

Si l’ambition signifie monter, performer, gagner, prouver, ne jamais ralentir, ne jamais dépendre, ne jamais être arrêtée par personne, alors oui, on comprend qu’une femme chrétienne (et plus encore une mère) se sente mal à l’aise avec ce mot.

Mais ce n’est pas forcément cela, l’ambition.

Ce que beaucoup de femmes appellent aujourd’hui “je ne suis pas/plus ambitieuse” ressemble parfois à autre chose : je ne veux plus me trahir pour réussir selon des règles qui n’ont jamais été pensées pour mon corps, ma famille, ma foi, mon rythme intérieur.

Ce qui disparaît après un enfant, ce n’est pas toujours l’ambition. C’est parfois l’adhésion à un modèle d’ambition linéaire, brutal, continu, sans respiration. Un modèle qui ne demande pas : “À quoi suis-je appelée ?”, mais seulement : “Jusqu’où puis-je monter ?”

Ce modèle a un nom.

Ce n’est pas l’ambition. C’est le carriérisme.

Remettre les mots à leur place

Avant d’aller plus loin, il faut donc clarifier les termes. Parce que les mots mal rangés finissent toujours par abîmer la vie.

Dans son sens le plus noble, l’ambition n’est pas la volonté d’écraser les autres, ni de devenir quelqu’un d’autre que soi. Elle est le désir de déployer ce que l’on a reçu. De ne pas vivre en dessous de ce à quoi l’on est appelée. De ne pas enterrer ses talents par peur, par paresse, par fausse humilité ou par soumission aux attentes des autres.

Dans la tradition philosophique, ce désir se rapproche de ce qu’Aristote et saint Thomas appellent la magnanimité : le fait de tendre vers de grandes choses, mais de manière juste, proportionnée, ordonnée au bien.

Autrement dit, vouloir grand n’est pas le problème. Le problème, c’est de vouloir grand pour de mauvaises raisons : pour être admirée, pour être validée, pour prouver qu’on existe, pour ne dépendre de personne, pour dominer, ou parfois même pour fuir sa propre vie.

Là, l’ambition se déforme. Elle devient orgueil, agitation, besoin de reconnaissance ou carriérisme.

Mais le désir de faire fructifier ce que Dieu a mis en nous, lui, n’a rien de honteux. Il est même profondément sérieux.

Le carriérisme, au fond, est une ambition qui a perdu sa finalité. Il ne demande plus : à quoi sert ce que je fais ? Qu’est-ce que cela construit ? Qui cela sert ? Est-ce que cela me rend plus libre, plus vraie, plus capable d’aimer ? Il demande seulement : est-ce que je monte ? Est-ce que je suis reconnue ? Est-ce que j’avance plus vite que les autres ?

Il réduit l’accomplissement à la progression professionnelle. Il mesure une vie à des titres, des salaires, des promotions, des signes extérieurs de réussite. Et parfois, il le fait avec une violence terrible, parce qu’il ne supporte pas les interruptions. Il ne supporte pas les grossesses, le post-partum, les enfants malades, les saisons intérieures où l’on a besoin de ralentir. Il ne supporte pas que la vie soit plus vaste qu’un CV.

La vocation, elle, n’est pas un poste. Ce n’est pas un statut. Ce n’est pas une case à cocher. Du latin vocare, elle signifie : être appelée.

Dans la tradition chrétienne, la vocation est une réponse personnelle à un appel. Elle peut passer par la maternité, le mariage, le travail, la vie intellectuelle, l’engagement social, la création, la vie consacrée, des choses très visibles ou des choses que presque personne ne verra jamais.

Edith Stein a beaucoup écrit sur la vocation de la femme. Elle ne réduit pas la femme à un seul rôle. Elle montre au contraire que la femme porte une attention particulière à la personne, au vivant, au concret, à ce qui doit être accueilli, formé, protégé, élevé. Mais cette vocation peut prendre des formes multiples.

Une femme peut être mère et travailler. Elle peut être mère au foyer et profondément ambitieuse. Elle peut être célibataire et féconde. Elle peut être consacrée et transformer le monde. Elle peut créer, enseigner, transmettre, soigner, diriger, écrire, bâtir.

La vocation n’éteint pas l’ambition. Elle lui donne une direction.

Quant à l’accomplissement personnel, on le réduit souvent aujourd’hui à une satisfaction individuelle : me réaliser, me choisir, faire ce qui me rend heureuse. Il y a du vrai là-dedans, bien sûr. Mais ce n’est pas suffisant.

Dans une perspective chrétienne, l’accomplissement n’est pas seulement le fait de devenir soi pour soi-même. C’est devenir pleinement soi pour se donner. Ce n’est ni l’égoïsme déguisé en développement personnel, ni la disparition de soi dans le sacrifice. C’est cette ligne étroite, exigeante, magnifique : ne pas se prendre pour le centre du monde, mais ne pas mépriser non plus ce qui nous a été confié.

Ce que dit l'Église, et qu'on oublie souvent

On a parfois fait dire à l’Église des choses qu’elle ne dit pas.

C'est une question proche de celle que je pose ailleurs, peut-on être catholique et féministe ?, sauf qu'ici, la tension se joue autour de l'ambition plutôt que du féminisme. Comme si une femme profondément chrétienne devait forcément se méfier de ses désirs, de ses talents, de sa puissance d'action. Comme si l’humilité consistait à se faire petite au point de disparaître. Comme si la sainteté féminine devait toujours avoir le visage de l’effacement.

Mais l’Église n’a jamais demandé aux femmes de renoncer à ce qu’elles sont. Elle leur demande de discerner.

Ce n’est pas la même chose.

Dans Familiaris Consortio, Jean-Paul II affirme clairement que les femmes ont toute leur place dans la vie sociale, culturelle, économique et politique. Il ne dit pas aux femmes : retournez dans vos maisons et cessez de vouloir participer au monde. Il dit plutôt que la société doit apprendre à accueillir réellement la vocation des femmes, y compris leurs maternités, sans les obliger à choisir entre leur famille et leur engagement dans le monde.

Ce déplacement est immense.

Ce n’est pas à la femme de se mutiler pour entrer dans un modèle de réussite pensé sans elle. C’est aussi à la société de se convertir.

Dans Mulieris Dignitatem, Jean-Paul II va plus loin encore. Il parle du “génie féminin” comme d’une contribution nécessaire au monde. Pas seulement à la maison. Pas seulement auprès des enfants. Au monde.

Cela ne veut pas dire que toutes les femmes doivent se ressembler. Cela ne veut pas dire que toutes les femmes doivent travailler. Cela ne veut pas dire que la maternité serait secondaire.

Cela veut dire qu’il y a, dans la manière féminine d’habiter le monde, quelque chose dont le monde a besoin. Et qu’une femme qui enterre durablement ce qu’elle a reçu ne fait pas forcément preuve d’humilité. Il arrive aussi qu’elle prive le monde de quelque chose qui devait passer par elle.

Ce que dit la Bible

On cite souvent la femme forte de Proverbes 31. Mais on oublie parfois de regarder concrètement ce qu’elle fait.

Elle cherche de la laine et du lin. Elle travaille de ses mains. Elle achète un champ. Elle plante une vigne. Elle commerce, veille, organise, enseigne, prend soin de sa maison et ouvre sa main au pauvre.

Elle n’est pas une femme décorative. Elle n’est pas une femme passive. Elle n’est pas non plus une femme qui aurait “choisi sa carrière” contre sa famille. Elle tient ensemble plusieurs formes de fécondité.

Évidemment, ce texte ne doit pas devenir une nouvelle injonction. La femme de Proverbes 31 n’est pas là pour nous écraser sous une to-do list sacrée. Elle est là pour nous rappeler une chose : la Bible ne présente pas la femme accomplie comme une femme rétrécie.

Elle la présente comme une femme déployée.

Mais il y a aussi Marie de Béthanie.

Marie ne produit rien, ne gère rien, ne s’agite pas. Elle s’assoit aux pieds de Jésus et elle écoute. Et Jésus dit : “Marie a choisi la meilleure part.”

Cette scène est fondamentale, parce qu’elle rappelle que l’action, même belle, même utile, même généreuse, peut se vider de sens si elle n’est plus enracinée dans l’écoute. Une femme ambitieuse qui ne s’arrête jamais pour écouter finit par ne plus savoir où elle va.

Elle peut réussir beaucoup de choses. Mais perdre le fil.

Et c’est peut-être cela, l’ambition chrétienne : non pas renoncer à agir, mais agir depuis un lieu intérieur qui reste relié à Dieu.

Pourquoi tant de femmes se sentent coupables de “vouloir”

Beaucoup de femmes chrétiennes ont peur de leur propre désir.

Elles ont peur de vouloir trop. Trop réussir, trop créer, trop être visibles, trop compter, trop prendre de place. Elles se demandent si ce désir vient de Dieu ou de leur orgueil.

C'est la même culpabilité, au fond, que celle qu'on ressent après avoir crié sur ses enfants un matin de fatigue : la peur diffuse de ne jamais être assez bien, nulle part.

Et cette question est saine. Il faut la poser. Mais il ne faut pas s’y enfermer.

Parce que l’orgueil ne consiste pas seulement à vouloir trop grand. Il peut aussi consister à refuser ce qui nous est demandé, sous prétexte que cela nous expose.

Il peut y avoir de l’orgueil dans la toute-puissance. Mais il peut aussi y avoir de la peur déguisée en humilité.

Parfois, on dit : “Je ne veux pas me mettre en avant”, alors qu’en réalité, on veut dire : “J’ai peur d’être jugée.”

Parfois, on dit : “Je ne suis pas ambitieuse”, alors qu’en réalité, on veut dire : “Je ne veux pas payer le prix d’un désir qui m’appelle vraiment.”

Parfois, on dit : “Ce n’est pas pour moi”, alors qu’en réalité, on veut dire : “Je ne me donne pas le droit d’y croire.”

Le discernement chrétien ne consiste pas à étouffer tous ses désirs. Il consiste à les regarder devant Dieu, à les purifier, à les ordonner, à comprendre lesquels nous rapprochent de la vérité, de la charité, de la fécondité, et lesquels nous éloignent de nous-mêmes.

Pourquoi on a tout confondu

Certaines femmes, notamment dans les générations avant la mienne, ont porté une tension très particulière.

On leur a présenté la liberté comme une rupture : rupture avec le foyer, avec la maternité, avec la dépendance, avec tout ce qui pouvait ressembler à une contrainte. La réussite professionnelle est alors devenue, pour beaucoup, le signe visible de l’émancipation.

Je ne juge pas ces trajectoires. Au contraire.

Beaucoup de femmes ont dû se battre pour ouvrir des portes qui étaient injustement fermées. Elles ont travaillé dans des systèmes durs, elles ont prouvé qu’elles étaient capables, elles ont tenu bon, elles ont conquis des espaces dont nous bénéficions encore aujourd’hui.

Mais parfois, le prix a été immense.

Un troisième enfant découragé. Une grossesse vécue comme un risque. Une promotion conditionnée. Une disponibilité totale exigée. Des arbitrages présentés comme des choix libres alors qu’ils étaient largement contraints.

Beaucoup de femmes n’ont pas vraiment choisi entre travail et famille. Elles ont choisi dans un système qui ne leur permettait pas de tout tenir ensemble.

Et c’est très différent.

La bonne nouvelle, c’est que ce modèle n’est plus le seul.

Nous n’avons pas à choisir entre la soumission à un modèle ancien qui enferme les femmes dans un rôle unique, et la soumission à un modèle moderne qui leur demande de réussir comme si elles n’avaient ni corps, ni enfants, ni vie intérieure.

Il y a peut-être une autre voie. Plus étroite, plus exigeante, mais plus vraie.

Le corps féminin n’est pas un obstacle à l’ambition

Après un premier enfant, j’entends souvent cette phrase chez mes copines : “Je pensais être ambitieuse, mais en fait, je ne le suis plus.”

Je n’y crois pas tout à fait. Ou plutôt, je crois qu’il faut écouter ce que cette phrase veut vraiment dire.

Peut-être qu’elle veut dire : je ne veux plus courir après la même chose. Je ne veux plus “réussir” à n’importe quel prix. Je ne veux plus faire comme si mon corps n’avait rien traversé. Je ne veux plus vivre contre mon rythme. Je ne veux plus sacrifier tout ce qui compte pour être validée par un système qui ne me verra jamais vraiment.

Beaucoup de femmes le savent dans leur chair : leur vie n’avance pas toujours selon une logique linéaire.

Il y a des saisons d’élan, de clarté, de création, des saisons où l’on bâtit beaucoup. Et puis il y a des saisons plus lentes : la grossesse, le post-partum, les nuits hachées, l’allaitement, la fatigue, le retour à soi. Plus tard, parfois, la ménopause.

Ces saisons ne sont pas des anomalies. Elles ne sont pas des interruptions honteuses. Elles ne sont pas des retards à rattraper le plus vite possible.

Elles font partie d’une vie.

Une trajectoire féminine n’est pas une trajectoire masculine simplement interrompue par des “accidents biologiques”. C’est une trajectoire différente. Souvent plus cyclique, parfois plus lente, parfois plus intérieure, mais pas moins ambitieuse.

Non-linéaire ne veut pas dire sans exigence. Cela veut dire : ajustée à ce que l’on est.

Et peut-être qu’une ambition vraiment féminine ne consiste pas à nier ces rythmes, mais à apprendre à bâtir avec eux.

Ce que je ne dis pas

Je ne dis pas que les femmes doivent rester à la maison.

Je ne dis pas que les femmes doivent travailler.

Je ne dis pas que la maternité accomplit automatiquement toutes les femmes de la même manière.

Je ne dis pas que l’ambition professionnelle serait suspecte.

Je ne dis pas non plus qu’il suffit de “s’écouter” pour que tout devienne juste.

Je dis simplement que le modèle unique (performer, monter, ne jamais ralentir, ne jamais dépendre, ne jamais être limitée) n’est pas le seul possible. Et que ne pas s’y reconnaître n’est pas forcément un échec.

C’est peut-être même le début d’un discernement.

Quelques questions à se poser

Je ne crois pas qu’il existe une méthode universelle pour savoir si une ambition est juste. Mais il y a des questions qui aident.

Est-ce que je veux cela parce que quelque chose en moi y reconnaît un appel, ou parce que cela prouverait enfin que je vaux quelque chose ? Dans le premier cas, il peut y avoir une ambition juste. Dans le second, il y a peut-être une blessure qui cherche à être consolée par la réussite.

Est-ce que ce désir me rend plus vivante ou plus dure ? Un désir qui vient de Dieu ne rend pas forcément la vie facile. Mais il ne nous rend pas inhumaines. Il peut demander des efforts, des renoncements, du courage. Mais il ne détruit pas en nous la capacité d’aimer. Une ambition qui nous rend méprisantes, impatientes, fermées, constamment irritées contre ceux qui ralentissent notre plan mérite d’être regardée de très près.

Est-ce que je veux créer, servir, transmettre, ou seulement être vue ? Ce n’est pas mal de vouloir être reconnue. Nous avons tous besoin que notre travail soit vu. Mais il y a une différence entre recevoir une reconnaissance juste et vivre sous la dépendance du regard des autres.

Est-ce que je confonds lenteur et échec ? Une année lente n’est pas forcément une année ratée. Une grossesse n’est pas un retard. Un post-partum n’est pas une parenthèse honteuse. Un temps auprès de ses enfants n’est pas un trou dans un parcours. Tout ne se mesure pas immédiatement. Certaines choses grandissent dans le silence.

Est-ce que j’enterre un talent par peur de mal faire ? C’est peut-être la question la plus inconfortable. Parce qu’on parle souvent des femmes qui veulent trop. Mais on parle moins des femmes qui n’osent pas assez. Celles qui ont reçu quelque chose (une intelligence, une voix, une créativité, une capacité à transmettre, à entreprendre, à soigner, à enseigner, à conduire) et qui le gardent enfoui par peur du jugement, par peur d’être trop visibles, par peur de ne pas être légitimes, par peur de devenir orgueilleuses.

Mais Dieu ne nous demande pas d’enterrer nos talents pour rester humbles.

Il nous demande de les faire fructifier sans nous les approprier.

Ce n’est pas pareil.

Une mère au foyer peut-elle être ambitieuse ?

Oui. Et il faut le dire clairement.

Parce que nous avons tellement réduit l’ambition à la carrière que nous avons fini par croire qu’une femme qui ne travaille pas à l’extérieur n’était pas ambitieuse.

C’est faux.

Une mère au foyer peut être profondément ambitieuse. Pas parce qu’elle devrait transformer sa maison en entreprise, optimiser chaque minute ou prouver que son choix “vaut” autant qu’un salaire. Mais parce qu’elle peut porter une vision haute de ce qu’elle construit.

Un foyer vivant. Des enfants aimés. Une transmission. Une hospitalité. Une culture familiale. Une présence. Une fidélité dans l’invisible. Un monde intérieur donné à d’autres.

Ce n’est pas petit.

Ce n’est pas secondaire.

Ce n’est pas une absence d’ambition.

C’est une autre forme de fécondité.

Une mère qui travaille peut-elle être ambitieuse ?

Oui. Évidemment aussi.

Une mère chrétienne peut aimer son travail. Elle peut vouloir progresser, créer une entreprise, diriger, écrire un livre, gagner correctement sa vie, être utile dans la société, mettre ses talents au service d’un bien qui dépasse sa maison.

Ce n’est pas une trahison de sa maternité.

Ce n’est pas une trahison de sa foi.

Ce n’est pas une trahison de sa féminité.

La vraie question n’est pas : est-ce que j’ai le droit de vouloir ?

La vraie question est : qu’est-ce que ce désir sert ? Qu’est-ce qu’il construit ? Qu’est-ce qu’il demande ? Qu’est-ce qu’il abîme peut-être ? Qu’est-ce qu’il fait grandir ?

La foi ne supprime pas l’ambition. Elle l’éclaire, elle la convertit, elle l’empêche de devenir une idole.

Alors, peut-on être chrétienne, mère et ambitieuse ?

Oui.

Mais peut-être pas n’importe comment.

Pas dans une ambition qui écrase, qui se nourrit uniquement de comparaison, qui méprise la dépendance, la lenteur, le soin, le corps, la famille. Pas dans une ambition qui nous arrache à Dieu.

Mais dans une ambition qui répond à un appel.

Une ambition qui accepte d’être purifiée. Qui cherche à faire fructifier ce qui a été reçu. Qui veut bâtir, transmettre, servir, créer. Qui ne sépare pas la réussite de la fécondité.

Une ambition qui n’a pas besoin de ressembler à celle des hommes pour être sérieuse.

Une ambition qui n’a pas besoin d’être spectaculaire pour être grande.

Questions fréquentes

Une mère chrétienne peut-elle avoir des ambitions professionnelles ?

Oui. L’ambition professionnelle n’est pas contraire à la foi ni à la maternité, à condition qu’elle reste ordonnée à quelque chose de plus grand que soi : le service, la justice, la création, la transmission, le bien commun, la fécondité réelle de ce que l’on construit.

La question n’est pas seulement : “Est-ce que je réussis ?”. Mais : “À quoi sert ma réussite ?”

L’ambition n’est-elle pas de l’orgueil déguisé ?

Pas nécessairement. L’orgueil cherche à se glorifier soi-même. L’ambition juste cherche à faire fructifier ce qui a été reçu. La différence est parfois fine. C’est pour cela qu’il faut discerner.

Vouloir grand n’est pas forcément orgueilleux. Mais vouloir être grande aux yeux des autres peut le devenir.

Une mère au foyer peut-elle être ambitieuse ?

Oui. Si l’ambition signifie déployer ce que l’on a reçu au service d’un bien plus grand que soi, alors une mère au foyer peut être profondément ambitieuse. Élever, transmettre, construire un foyer, donner une culture, une sécurité, une présence, une mémoire : tout cela peut être immense.

Même si personne ne l’applaudit.

Pourquoi les femmes ont-elles parfois l’impression de perdre leur ambition après un enfant ?

Parce qu’elles confondaient peut-être ambition et modèle de réussite linéaire. Après un enfant, beaucoup de femmes ne veulent plus réussir de la même manière. Elles ne veulent plus avancer contre leur corps, contre leur famille, contre leur rythme intérieur. Ce n’est pas forcément une perte d’ambition. C’est peut-être le début d’une ambition plus ajustée.

Comment concilier vie de foi et désir d’accomplissement ?

En ne les opposant pas trop vite. Le désir d’accomplissement peut être une tentation s’il devient idolâtrie de soi. Mais il peut aussi être la trace d’un appel. La vie de foi ne consiste pas à éteindre tous ses désirs. Elle consiste à les présenter à Dieu, à les purifier, à les ordonner, pour qu’ils deviennent féconds.

Ce que j’aurais voulu dire

Ce que j’aurais voulu dire à cette femme que j’aime, ce soir-là, quand elle m’a confié qu’elle avait eu le sentiment de rater les deux.

J’aurais voulu lui dire que ce n’était pas elle le problème.

Ce n’était pas son désir d’avoir des enfants. Ce n’était pas son désir de travailler. Ce n’était pas son désir d’être utile, compétente, reconnue, engagée dans le monde.

Ce qui était violent, c’était le modèle qui lui demandait de tout porter sans jamais ralentir. Le modèle qui lui faisait croire que si elle n’y arrivait pas, c’était parce qu’elle n’était pas assez forte. Le modèle qui voulait sa fécondité, mais sans son corps ; son travail, mais sans ses enfants ; son intelligence, mais sans sa fatigue ; sa disponibilité, mais sans sa vie.

J’aurais voulu lui dire aussi qu’elle n’avait pas à choisir entre ambition et maternité.

Elle avait besoin d’un monde capable d’accueillir les deux.

Peut-être que l’ambition juste commence là : non pas dans la volonté de prouver quelque chose, mais dans le refus d’enterrer ce qui nous a été confié. Dans le désir de faire fructifier ses talents sans en faire une idole. Dans la liberté de bâtir une vie qui ne soit ni une fuite de soi, ni une réduction de soi.

Être chrétienne, mère et ambitieuse, ce n’est pas vouloir tout avoir. C’est accepter de chercher, devant Dieu, ce qui doit passer par nous. Et avoir le courage de ne pas vivre en dessous de cet appel.

Être femme, librement.

C’est peut-être cela, aussi.


À propos

Anne-Claire Lépissier écrit sur la féminité chrétienne (maternité réelle, transmission de la foi, couple, corps et vie intérieure) depuis le quotidien concret, sans posture parfaite.

Ses textes s'adressent aux femmes qui croient, doutent et recommencent, et qui cherchent une parole incarnée sur leur vie de femme, sans modèle imposé, sans culpabilité supplémentaire.

anneclairelps.com · @anneclairelps

 
 

Vous aimerez aussi

Précédent
Précédent

La mode modeste : quand une vertu intérieure devient un code vestimentaire

Suivant
Suivant

Je crie sur mes enfants. Et après, je culpabilise.