Ce que la pudeur demande aussi aux hommes

Dossier : Le vêtement chez la femme chrétienne · 4/5

Résumé

Cet article poursuit la réflexion sur la pudeur en répondant à la question laissée ouverte par les deux premiers articles : si ni le fait de cacher le corps ni celui de l'exposer sans retenue ne constituent une réponse, que reste-t-il ? Une clé de lecture fondée sur la théologie du corps et sur Amour et responsabilité de Karol Wojtyła : deux tendances, ni fautives ni supérieures l'une à l'autre, que l'homme et la femme apprennent à intégrer ensemble, en vue d'un don réciproque et non d'une surveillance à sens unique.

Il y a quelques années, je parlais de pornographie avec un homme de mon entourage. Il me disait qu'il n'en avait jamais regardé. Jamais.

Je me suis étonnée, presque malgré moi : « Mais non, tu mens. Je ne te crois pas. » Le fléau est si massif, si ordinaire dans nos générations, que l'idée même me semblait improbable.

Il m'a assuré le contraire. Et il a ajouté une phrase que je n'ai pas oubliée : “J'ai eu la chance d'avoir des parents, un environnement, qui m'ont aidé à construire mon regard sur les femmes.”

Construire son regard.

Je suis restée stupéfaite. Je n'avais jamais entendu cette idée formulée ainsi. Comme si le regard n'était pas donné une fois pour toutes, un instinct qu'on subit, mais quelque chose qu'on façonne, qu'on reçoit en héritage ou qu'on apprend à rectifier.

C'est cette conversation qui a été le point de départ de toute cette réflexion.

Depuis, un prêtre avec qui j'échangeais sur le sujet m'a donné les mots qui manquaient à cette intuition.

“Le sujet, ce n'est pas seulement d'apprendre aux femmes et aux jeunes filles que leur tenue a un impact sur le regard des autres. C'est aussi d'apprendre aux hommes et aux jeunes hommes à ajuster le leur.”

“Regarder une femme dans toute sa vérité” m'a-t-il expliqué. “En commençant par son intelligence, son âme, sa vie spirituelle. Et en finissant, seulement en finissant, par son corps. Pas l'inverse.”

Il ne m'a jamais dit que la femme n'avait aucune part dans cette histoire. Il m'a dit que les torts n'étaient pas partagés à parts égales. La responsabilité du regard (donc de la pudeur au sens plein, celle qui protège l'intimité de l'autre) engage en premier lieu celui qui regarde, et ne peut jamais être transférée sur celle qui est regardée.

Mais il reste, pour la femme, sa propre part de pudeur à vivre. Pas se couvrir par peur ou par obligation. Faire librement attention à ce que sa tenue peut éveiller, par charité pour celui qui la regarde.

C'est peut-être ça, en fait, la pudeur, une fois qu'on la sort de la case « règle imposée aux femmes » : un geste de charité qu'on pose soi-même, pas une punition qu'on subit.

Ce que je ne veux pas confondre ici, et que je développerai dans un article entier : cette part de pudeur n'a rien à voir avec la honte. Se couvrir par charité et se cacher par peur ne se ressemblent pas. Même si, de l'extérieur, le vêtement est parfois exactement le même.

Je ne nie pas non plus, ici, la part qui revient à la femme. Elle existe, je viens de la nommer, et je la développerai pleinement ailleurs.

Mais cet article a un seul sujet, et je veux le garder net : ce que la pudeur demande aux hommes. Apprendre à ajuster leur regard.

J'ai terminé les trois premiers articles de cette réflexion (sur le jugement entre femmes, sur ce que la Bible dit vraiment de nos tenues, puis sur les versets qu'on sort pour juger) avec une question que je n'avais pas résolue.

Et si on apprenait aux hommes à regarder autrement ? Cet article essaie d'y répondre. Pas avec une règle. Mais avec des clés.

Les deux impasses

Il existe une façon de traiter le corps féminin comme un danger.

On la connaît :

  • plus on couvre, plus on est digne ;

  • le corps est une tentation qu'il faut neutraliser ;

  • la responsabilité de la pureté de tous repose sur les épaules d'une seule.

Poussée jusqu'au bout, cette logique finit par vouloir faire disparaître le corps féminin tout entier. Personne, je crois, ne veut véritablement aller jusque-là. Et c'est bien le signe que la prémisse est fausse.

Il existe une façon inverse de traiter le corps féminin comme s'il n'avait rien à préserver.

Tout s'expose, tout se dit, tout se montre, et la pudeur devient un réflexe ringard, presque suspect.

Cette logique-là non plus ne protège personne. Elle abandonne simplement l'idée qu'il existe quelque chose d'intime à garder.

Aucune de ces deux impasses ne répond à la véritable question.

Elles s'occupent toutes les deux du corps de la femme, et aucune ne s'occupe du regard : de celui qui regarde, de celle qui est regardée, et de ce qui se joue entre les deux.

Ce que nous avons oublié de nous demander

Depuis des siècles, nous avons fait de la pudeur un sujet de femme.

À elle de gérer sa tenue, sa posture et son attitude, afin que l'homme, lui, n'ait « pas de mal » à se maîtriser.

Mais si la pudeur protège l'intimité de la personne (ce que dit justement le Catéchisme, pour les deux sexes) alors la question inverse n'a presque jamais été posée avec la même exigence : Qu'est-ce qui est demandé à l'homme pour que la femme soit vue en entier, et pas seulement en morceaux ?

Ce n'est pas la même exigence, parce que ce n'est pas la même fragilité.

Mais c'est une exigence, tout autant.

Ce que les écrans ont changé

Il y a cent ans, ce regard dont je parle se formait dans la rue, à l'église, dans une conversation.

Aujourd'hui, il se forme d'abord ailleurs.

Sur un écran. Dans un scroll. Devant des images qu'aucun catéchisme n'a jamais eu à affronter à cette échelle.

La pornographie entraîne un regard qui va directement au corps, sans jamais passer par le reste. Elle éduque, littéralement, à l'inverse de l'ordre dont je vais parler plus loin.

C'est exactement ce que me disait cet homme, au début de cet article. Son regard à lui avait été construit autrement. Et il savait très bien à quel point ce n'était pas la norme.

Et Instagram (le mien y compris) n'est pas innocent non plus. Il apprend aux femmes à se présenter d'abord par un corps qu'on scrolle, avant d'être une intelligence, une âme, une histoire.

Je ne dis pas ça de haut. J'écris sur Instagram. J'y publie des photos de moi. Je navigue, comme tout le monde, dans cette tension.

Mais on ne peut pas parler du regard masculin sur la femme sans nommer, au moins une fois, où ce regard s'entraîne vraiment aujourd'hui. Pas dans un débat théologique. Dans un flux, à n'importe quelle heure du jour.

Une clé de lecture : deux tendances, pas une faute

Karol Wojtyła (bien avant de devenir Jean-Paul II) a beaucoup travaillé cette question dans Amour et responsabilité.

Il distingue deux réactions humaines face à l'autre sexe :

  • la sensualité, qui constitue une réaction à la valeur du corps ;

  • l'affectivité, qu'il appelle aussi « sentimentalité », qui constitue une réaction à la personne tout entière et à ce qu'elle représente sur le plan de la féminité ou de la masculinité.

Il observe une tendance :

  • les hommes seraient statistiquement plus traversés par la sensualité ;

  • les femmes le seraient davantage par l'affectivité, cet attachement global à la personne qui peut aller jusqu'à l'idéalisation.

Concrètement, la sensualité, c'est ce regard qui s'arrête sur un corps avant même de connaître un prénom. L'affectivité, c'est ce cœur qui s'attache vite, parfois avant qu'il y ait un engagement réel en face.

Ce qui compte ici, c'est aussi ce que Wojtyła ne dit pas :

  • il ne dit pas que la sensualité est une faute masculine ;

  • il ne dit pas que l'affectivité est une faiblesse féminine qu'il faudrait corriger ;

Il les considère comme une matière première : quelque chose qui n'est ni suffisant, seul, pour aimer véritablement, ni condamnable en soi.

Le travail, pour chacun, consiste à l'intégrer au service de l'amour de la personne entière. Pas à l'éradiquer chez l'un pendant que l'autre en subit les conséquences.

Concrètement, cela donne une clé de lecture réciproque, et non une répartition des torts.

La femme peut choisir de ne pas s'exposer uniquement par son corps si elle veut être vue en entier. Non parce que le corps serait honteux, mais parce qu'elle sait ce à quoi elle s'adresse d'abord chez celui qui la regarde.

L'homme peut choisir de ne pas entrer dans l'univers affectif d'une femme sans engagement réel. Non parce que les femmes seraient fragiles ou manipulables, mais parce qu'il sait ce à quoi il touche lorsqu'il s'y engage sans le vouloir véritablement.

Ce sont deux disciplines différentes, pour deux fragilités différentes.

Aucune n'est supérieure à l'autre.

Aucune n'excuse l'autre.

Cette intuition, on la retrouve même en dehors de la théologie. La philosophe Martha Nussbaum, dans son essai Objectification (1995), décrit ce qui se passe quand on réduit une personne à un objet : on nie sa capacité à ressentir, on la rend interchangeable, on oublie qu'elle a une histoire à elle. C'est, en mots séculiers, exactement ce que Jean-Paul II appelle regarder “en morceaux” plutôt qu'en entier. Le père Jacques Philippe, plus proche de nous dans le ton, dit quelque chose de semblable avec des mots plus simples : aimer vraiment quelqu'un, c'est ne jamais chercher à le posséder, ni le réduire à ce qu'il peut nous donner.

Un philosophe séculier, un théologien polonais des années 1960, un prêtre français contemporain : trois voies différentes, une seule intuition. Ce n'est pas un sujet que l'Église invente dans son coin.

Liberté, responsabilité et ligne infranchissable

Je pars d'un principe simple, auquel je tiens : personne n'a à me dire comment je dois m'habiller.

Ni un prêtre, ni l'Église comme institution, ni mon entourage, ni personne d'autre.

Je ne vis pas sous un régime qui impose une tenue aux femmes, et je tiens à cette liberté comme à quelque chose de précieux et de non négociable.

Chaque femme reste libre de choisir ce qu'elle porte. Mais qui dit liberté dit aussi responsabilité.

Ce n'est pas une contradiction. C'est la conséquence logique du fait d'être un sujet libre plutôt qu'un objet soumis à une règle extérieure.

Si je choisis ma tenue, je peux aussi choisir, en connaissance de cause, de tenir compte de ce qu'elle est susceptible d'éveiller chez celles et ceux qui me regardent (notamment chez les hommes) dont la sensibilité passe souvent davantage par les sens et par la vue.

Je ne me couvre pas parce qu'on me l'ordonne.

Je peux choisir de tenir compte de cette réalité parce que je la connais et parce que je décide librement d'en faire quelque chose.

Je m'arrête ici pour être parfaitement limpide, car ce point ne tolère aucune ambiguïté : une femme en minijupe n'a jamais à subir une agression parce qu'un homme n'a pas su se maîtriser.

Aucune tenue, aussi « provocante » soit-elle (selon les critères de qui, d'ailleurs ?) n'excuse un viol, une agression, une insulte, une remarque déplacée ou n'importe quel autre comportement criminel ou irrespectueux.

Ce n'est pas une nuance parmi d'autres. C'est une ligne absolue.

Le jour où la tenue d'une femme sert à justifier ou à minimiser la violence, le mépris ou l'irrespect d'un homme, nous avons quitté le terrain de la responsabilité personnelle.

Nous sommes entrés dans une logique qui fait porter la faute à la victime plutôt qu'à celui qui agresse, insulte ou méprise.

La responsabilité dont je parle n'a rien à voir avec cela.

Elle ne consiste pas à empêcher un crime. Un crime ne s'empêche jamais par une jupe plus longue, et la faute d'un crime reste entièrement et uniquement celle de celui qui le commet.

Elle consiste à savoir, en toute connaissance de cause, avec quel type d'être humain je suis en relation, et à choisir librement ce que je souhaite éveiller ou non chez lui.

C'est une responsabilité de sujet libre. Pas une obligation de victime potentielle.

Ce que la théologie du corps ajoute

Jean-Paul II, dans ses catéchèses sur la théologie du corps, parle de la « signification sponsale » du corps humain.

Le corps n'est pas fait pour être utilisé, mais pour être donné.

La pureté du cœur, dit-il, est précisément ce qui empêche de réduire l'autre à une chose dont on se sert.

Il revient également, comme nous l'avons vu dans les deux premiers articles de cette réflexion, sur Matthieu 5, 28 : “Celui qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l'adultère dans son cœur.”

Le regard concupiscent, explique-t-il, constitue un détachement intérieur de cette signification sponsale du corps.

Le problème se joue donc dans le cœur de celui qui regarde, et non dans la tenue de celle qui est regardée.

Ce cadre, notons-le bien, ne concerne pas uniquement les hommes.

La logique qui réduit l'autre à une chose peut traverser n'importe quel cœur, féminin ou masculin.

Ce que Jean-Paul II défend, c'est une manière de voir, pas une case liée au sexe.

L'ordre du regard

C'est là que revient la phrase du prêtre dont je vous parlais en introduction.

Apprendre à regarder une femme dans toute sa vérité, cela signifie apprendre un ordre :

  • l'intelligence d'abord ;

  • l'âme ensuite ;

  • la vie spirituelle ;

  • et le corps, enfin.

Non pas un corps nié ou caché, mais un corps remis à sa juste place dans l'ensemble d'une personne.

Ce n'est pas une pudibonderie qui affirmerait que le corps ne compte pas. C'est exactement l'inverse : le corps compte tellement qu'il mérite de ne pas être vu seul, détaché du reste.

Concrètement, ça peut ressembler à ça : un homme qui, à la première rencontre, retient d'abord ce qu'une femme a dit, sa manière de penser, de rire, de douter, avant de remarquer autre chose. Ce n'est pas de l'aveuglement. C'est un ordre.

Et cet ordre, une femme peut également se l'appliquer à elle-même. Ne pas se voir uniquement à travers ce que son corps inspire aux autres, mais se voir d'abord dans son intelligence, son âme et sa vie intérieure.

Puis laisser son corps prendre sa juste place dans cet ensemble.

C'est exactement ce dont parle le tout dernier article de cette série : comment une femme apprend, elle aussi, à se regarder dans cet ordre-là.

Ce que je ne veux pas dire

Je ne dis pas que les hommes sont, par nature, coupables d'être sensoriels.

Je ne dis pas que les femmes sont, par nature, coupables d'être « trop » affectives ou « trop » en demande.

Je ne dis pas qu'il existe une case « homme » et une case « femme » dans lesquelles chacun devrait entrer strictement.

Ce sont des tendances observées, pas des lois qui s'appliquent à tout le monde de la même façon.

Je ne dis surtout pas qu'un seul des deux sexes aurait un effort à fournir pendant que l'autre attend.

C'est un chemin à deux, ou ce n'est pas un chemin du tout.

L'élévation, pas la surveillance

Voilà, je crois, une manière de voir qui a changé beaucoup de choses pour moi.

On peut vivre la pudeur comme une surveillance.

Elle surveille son corps pour ne pas tenter. Il surveille son regard pour ne pas fauter. Et personne ne se fait réellement confiance.

Ou l'on peut la vivre comme une élévation.

Elle apprend à se voir et à se donner tout entière. Il apprend à regarder et à recevoir la personne tout entière. Et tous les deux se tirent mutuellement vers quelque chose de plus grand qu'eux.

Ce n'est pas à elle de disparaître pour qu'il se maîtrise.

Ce n'est pas à lui de se réprimer pour qu'elle existe.

Et si la vraie question n'était plus qui doit se surveiller mais comment, elle et lui, ils apprennent à se regarder ?

À propos

Anne-Claire Lépissier écrit sur la féminité chrétienne (maternité réelle, transmission de la foi, couple, corps et vie intérieure) depuis le quotidien concret, sans posture parfaite.

Ses textes s'adressent aux femmes qui croient, doutent et recommencent, et qui cherchent une parole incarnée sur leur vie de femme, sans modèle imposé, sans culpabilité supplémentaire.

anneclairelps.com · @anneclairelps

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