La mode modeste : quand une vertu intérieure devient un code vestimentaire
Dossier : Le vêtement chez la femme chrétienne · 1/5
Résumé
Cet article parle de la « modest fashion » et de la pudeur chrétienne, pour les femmes qui ont déjà subi ou infligé un jugement sur leur tenue.
Il distingue la pudeur intérieure de la respectabilité sociale et replace la responsabilité là où elle devrait être, sans pour autant faire de la femme une simple spectatrice de la relation.
Il y a quelques mois, j’ai entendu une femme chrétienne commenter la tenue d’une autre femme à la messe.
Ce qu’elle a dit était assez cru. Et la femme commentée, pour le coup, portait une robe d’été tout à fait banale, rien qui m’aurait personnellement choquée.
Mais cela l’avait choquée, elle. Et elle avait trouvé les mots pour le faire savoir.
Cette scène m’est restée.
Pas parce qu’elle est exceptionnelle, mais parce qu’elle est fréquente.
Je pars d’une conviction simple : la pudeur chrétienne a toute son importance. Ce que je conteste, en revanche, c’est qu’on la transforme en code vestimentaire rigide, en norme sociale implicite ou en instrument de jugement entre femmes.
On a parfois voulu résoudre un problème… et on en a créé un autre
La « modest fashion », ou mode pudique/modeste, part d’une intention que je comprends :
ne pas réduire le corps féminin à un objet de désir ;
ne pas s’habiller uniquement pour séduire ;
garder quelque chose d’intime, de protégé.
Jusque-là, pourquoi pas.
Mais très vite, la logique déraille.
Parce que, sans règle précise (et il n’y en a pas !), la « pudeur » devient une norme flottante.
Et une norme flottante, c’est une norme que chacune peut s’approprier, interpréter et, surtout, utiliser pour mesurer les autres.
On voulait protéger les femmes du regard des hommes.
On a parfois déplacé le regard critique du regard masculin vers celui des femmes entre elles.
Pudeur, modestie et mode modeste : trois choses très différentes
Avant d’aller plus loin, il faut démêler quelque chose : on utilise souvent ces mots comme s’ils étaient synonymes. Ils ne le sont pas.
La pudeur
La pudeur est une vertu intérieure, personnelle et corporelle.
C’est ton rapport intime à ton propre corps :
ce que tu gardes pour toi ;
ce que tu choisis de montrer ;
ce que tu choisis de ne pas montrer.
Elle est silencieuse, invisible de l’extérieur. Elle ne peut pas se lire sur quelqu’un depuis le dehors.
La modestie
La modestie est un peu plus large. Dans la tradition chrétienne (le Catéchisme en parle au paragraphe 2521), elle concerne la manière dont on se présente au monde :
la tenue ;
la parole ;
les gestes ;
le comportement.
C’est une vertu d’humilité et de discrétion qui dit : « Je ne cherche pas à me mettre en avant, à attirer l’attention ou à m’imposer. »
C’est beau.
Et cela s’applique aux hommes autant qu’aux femmes.
La mode modeste
La mode modeste/pudique, ou modest fashion, est encore autre chose.
C’est un mouvement contemporain, né notamment dans la mode islamique destinée aux femmes qui portent le hijab, puis repris par certaines chrétiennes conservatrices depuis les années 2000.
C’est désormais une esthétique à part entière :
manches longues ;
cols hauts ;
jupes longues.
C’est une industrie. Un code visible. Une manière de s’habiller.
⚠️ Précision (très) importante : s'habiller en manches longues, jupe longue, col fermé, ça n'a rien de nouveau.
Nos grand-mères s'habillaient comme ça. Beaucoup de cultures, croyantes ou non, s'habillent comme ça depuis toujours. Ce n'est pas un vêtement chrétien. C'est un vêtement qui a traversé les siècles, bien avant qu'on lui trouve un nom.
Ce qui est nouveau, ce n'est pas le vêtement. C'est le marketing autour.
La « modest fashion », en tant que mouvement, a un nom, une esthétique reconnaissable, des marques, des comptes Instagram dédiés, un persona cible. Elle a pris une manière de s'habiller qui existait déjà, et en a fait un produit, une identité, une appartenance à afficher.
Donc quand je parle de mode modeste ici, je ne parle pas de la jupe longue en elle-même. Je parle de ce qui s'est construit autour : le nom, les codes, l'industrie, et l'idée qu'il existerait une bonne façon chrétienne de s'habiller, reconnaissable, vendable, et donc jugeable.
Le glissement entre les trois
Le problème, c’est le glissement que l’on fait entre ces trois réalités.
On prend la pudeur, qui est une vertu intérieure. On affirme qu’elle doit nécessairement se voir. Puis la mode modeste devient la pudeur rendue visible.
Ce saut logique n’est jamais véritablement justifié. Il est simplement posé comme une évidence.
Et cette évidence entraîne une conséquence immédiate : les femmes qui ne pratiquent pas la mode modeste sont implicitement classées dans la catégorie des femmes « sans pudeur ».
Pas parce que quelqu’un l’a nécessairement affirmé clairement. Mais parce que la logique elle-même l’implique. C’est là que cela devient violent.
La pudeur n’est pas un code vestimentaire
Il faut nommer cette confusion, parce qu’elle se trouve au cœur du problème. La pudeur est une vertu intérieure. C’est un rapport personnel :
à son propre corps ;
à son intimité ;
à ce que l’on souhaite montrer ;
à ce que l’on souhaite garder pour soi.
Elle appartient à chacune. Elle est silencieuse. Elle ne se mesure pas de l’extérieur.
La respectabilité est tout autre chose. C’est un code social.
C’est ce que les autres :
voient ;
interprètent ;
évaluent ;
jugent.
C’est une manière de se conformer à une norme collective pour mériter une certaine considération.
Les deux ne sont pas la même chose.
Et lorsqu’on les confond (lorsqu’on affirme que l’une doit nécessairement s’exprimer par l’autre), on transforme une vertu intérieure en police extérieure.
On passe de :
« Je vis ma pudeur. »
À :
« Tu dois vivre ta pudeur comme moi. »
Ce glissement est violent, même lorsqu’il est bien intentionné.
Le problème de la règle qui n’existe pas
Ce glissement dont je viens de parler reste souvent silencieux. Une esthétique qui devient norme informelle, sans que personne ne l'ait vraiment décrétée.
Mais parfois, il ne reste pas silencieux.
Certains passent de l'implicite à l'explicite. Ils transforment cette esthétique en discours : une règle énoncée, un enseignement sur la tenue des femmes, prononcé du haut d'une chaire ou glissé dans une remarque après la messe. Et certains prêtres le font, avec de bonnes intentions.
C'est là que je vais dire quelque chose qui peut paraître provocateur, mais j'y crois vraiment : si l'on choisit d'en faire un discours normatif sur les tenues, il faut reconnaître une chose. Sans un minimum de critères clairs, on ne fait que déplacer l'arbitraire. Il ne circule plus seulement entre femmes, dans les regards et les remarques informelles. Il descend d'une chaire, avec l'autorité en plus. Lorsque l’arbitraire prend la forme de l’autorité, il peut blesser davantage.
Cela ne signifie pas qu'il faudrait des règles en centimètres pour que le discours soit sérieux.
L’Église parle surtout de principes de pudeur, de décence et de discernement, plus que de règles uniformes. Mais rester dans un flou total tout en prêchant une exigence ouvre la porte à autant d'interprétations qu'il existe de femmes prêtes à juger d'autres femmes.
Et cet arbitraire, ce sont souvent les femmes qui en supportent le poids concret. Elles sont jugées par d'autres femmes qui, souvent sans s'en rendre compte ni vouloir faire de mal, se retrouvent à définir elles-mêmes une norme que personne n'a définie à leur place. Vous voyez le problème ?
Une règle trop floue, lorsqu’elle est présentée comme normative, peut finir par exposer les femmes au jugement plutôt que les protéger. Elle leur donne du pouvoir les unes sur les autres.
Et un pouvoir sans cadre devient facilement un pouvoir qui blesse.
Ce que Jésus a dit, et ce que l’on n’entend (peut-être) pas assez
Parce que les textes comptent. Les passages les plus souvent cités sur la tenue des femmes ne se trouvent pas dans les Évangiles.
Ils se trouvent dans les épîtres de Saint Paul, et ils parlent surtout :
de ne pas étaler sa richesse ;
de ne pas se parer d’or ;
de ne pas porter des bijoux coûteux.
C’est un discours sur la sobriété sociale. Pas sur les genoux visibles.
Mais Jésus, lui, dit quelque chose de radicalement différent dans Matthieu 5, 28 : « Celui qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère dans son cœur. » Le regard concupiscent est le problème de celui qui regarde. Pas de celle qui est regardée.
Dire cela ne retire pas toute responsabilité à la femme
Je veux être précise sur ce point, parce qu’il peut facilement être mal compris.
Dire que le regard appartient à celui qui regarde ne signifie pas que la femme n’a aucune part dans cette histoire. Cela signifie que sa part n’est pas celle qu’on lui fait habituellement porter. Elle n’est pas responsable du péché d’un regard qui ne lui appartient pas. Cela reste vrai. Et cela ne bouge pas.
Mais une complémentarité se joue malgré tout, dans les deux sens. L’homme apprend à ne pas réduire une femme à ce qu’elle inspire à ses sens. La femme, de son côté, peut choisir (librement, par charité, et non par obligation ou par peur de la faute d’un autre) de tenir compte de sa fragilité réelle.
Ce n’est pas la même chose que : « Couvre-toi pour qu’il ne pèche pas. » C’est un mouvement que l’on fait l’un vers l’autre. Pas une charge que l’on fait porter à un seul sexe sous prétexte que l’autre serait, par nature, incapable de se maîtriser.
Retirer toute part à la femme serait aussi faux que de lui faire porter toute la faute. Les deux versions manquent la complémentarité.
Je développe cette réciprocité (et ce que la pudeur demande concrètement aux hommes comme aux femmes) dans un des articles suivant.
Un renversement immense
Ce que dit Jésus constitue un renversement immense. Dans certains contextes, la mode modeste peut produire l’effet inverse de celui recherché : elle rend la femme seule responsable du regard de l’homme.
Elle lui demande de gérer, à elle seule et par sa tenue, ce qui se passe dans la tête d’un autre. Sans jamais rien demander à l’homme en retour. C’est théologiquement contestable. Et humainement épuisant.
Ce que je ne veux pas dire
Je ne dis pas que s’habiller n’a aucune importance.
Je ne dis pas que l’on peut porter n’importe quoi, n’importe où, y compris à la messe.
Je ne dis pas que la pudeur est une invention réactionnaire.
Je ne dis pas non plus que la femme n’a aucun rôle à jouer dans cette histoire.
Je dis simplement que ce rôle n’est pas de porter la faute d’un regard qui ne lui appartient pas. Sa part relève d’un discernement libre et d’une charité réciproque, non d’une culpabilisation systématique.
Je dis que la pudeur (la vraie) est une affaire personnelle.
Qu’elle ne se décrète pas de l’extérieur.
Qu’elle ne se mesure pas en centimètres.
Et qu’elle ne devrait jamais devenir un instrument de jugement entre femmes.
Parce que, lorsqu’elle le devient, elle perd toute sa beauté.
La question que je me pose
Lorsque l’on parle de “modest fashion” ou de “mode modeste”, on demande aux femmes de se couvrir pour ne pas tenter le regard masculin. Mais personne ne pose les questions suivantes :
→ Et si l’on apprenait aux hommes à vraiment “regarder” les femmes ?
→ Et si l’on apprenait aux femmes à ne pas se juger entre elles ?
→ Et si la pudeur n’était pas un code vestimentaire, mais une manière d’habiter son corps avec dignité, à sa façon, dans sa liberté, et en complémentarité avec celui qui la regarde ?
Je ne sais pas exactement où se trouve la ligne juste. Mais je sais que le tribunal entre femmes n’est pas la réponse.
Et que Dieu, je crois, s’intéresse moins à la longueur de nos jupes qu’à la manière dont nous regardons les autres femmes, et dont nous nous élevons les uns les autres par le regard que nous portons.
À propos
Anne-Claire Lépissier écrit sur la féminité chrétienne (maternité réelle, transmission de la foi, couple, corps et vie intérieure) depuis le quotidien concret, sans posture parfaite.
Ses textes s'adressent aux femmes qui croient, doutent et recommencent, et qui cherchent une parole incarnée sur leur vie de femme, sans modèle imposé, sans culpabilité supplémentaire.
On cite souvent la Bible pour parler de pudeur et de tenue. Mais cite-t-on les bons passages ? Et leur fait-on vraiment dire ce qu’ils disent ? J’ai été relire les textes. Ce que j’y ai trouvé est plus surprenant qu’on ne le croit.