Mère chrétienne : et si le "bon modèle" n'existait pas ?
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En résumé - Cet article parle de la pression du "bon modèle" de mère chrétienne, pour les femmes et les mères qui se sentent en décalage avec un idéal jamais vraiment choisi. Une approche de foi incarnée et de discernement devant Dieu, plutôt que devant le regard des autres.
Une amie m'a écrit un message il y a quelques mois. Et au détour d'une conversation, elle m'a dit comme ça, presque en s'excusant : "J'ai que deux enfants. J'ai l'impression que ça fait de moi une mère moins catho que les autres."
J'ai relu la phrase deux fois.
Moins catho. À cause du nombre d'enfants.
Je ne savais pas si je devais rire ou pleurer. J'ai fait les deux, un peu. Et puis j'ai pensé à toutes les femmes qui ressentent ça. Pas seulement à cause du nombre d'enfants, mais pour plein d'autres raisons. Parce qu'elles travaillent à temps plein. Parce qu'elles ont une nounou. Parce que ce n'est pas elles qui vont chercher les enfants à 16h30. Parce que leur vie, tout simplement, ne ressemble pas à l'image qu'elles ont en tête de ce que devrait être une "vraie" mère chrétienne.
Cet article est pour elles. Et pour toi, Suzon, qui a été le déclencheur de la rédaction. 😉
Est-ce qu'il t'arrive de te sentir "moins bien" sans savoir exactement pourquoi ?
Maman qui travaille VS maman au foyer. Famille nombreuse VS famille de 1 enfant. Maman au parc à 16h30 VS babysitter à la sortie de l'école, etc…
Ce sont des réalités de vie, toutes. Pas toujours des choix : parfois des corps qui n'ont pas suivi, des deuils silencieux, des chemins qu'on n'a pas choisis. Rarement simples. Toujours profondément personnels.
Et pourtant, il suffit parfois d'un regard, d'une question posée avec le sourire, d'un fil Instagram qui ne ressemble pas à sa propre vie… pour qu'une petite voix intérieure commence à chuchoter : "Et toi, tu fais quoi ?"
Est-ce que tu as déjà ressenti ça ? Cette impression diffuse de ne pas tout à fait correspondre, sans que personne ne t'ait rien dit franchement ?
Le poids des modèles qu'on s'invente
Ce qui est difficile avec ce type de pression, c'est qu'elle est rarement extérieure. Personne ne t'annonce officiellement : "Pour être une vraie mère chrétienne, voilà la liste."
C'est plus subtil. C'est un imaginaire qui se construit par accumulation : des images vues, des phrases entendues, des comptes Instagram qui montrent de grandes tablées dominicales radieuses. Ce qui est beau, vraiment. Mais qui peut, selon les jours, selon où on en est, devenir un miroir inconfortable quand notre propre vie ne ressemble pas à ça.
Ce modèle implicite, il a plusieurs visages.
→ C'est la mère au parc à 16h30. Et toi tu as une nounou. Parfois ça gratte, sans qu'on sache trop pourquoi.
→ C'est la grande famille rayonnante. Et toi tu as deux enfants. Et tu t'entends dire "pour quand le prochain ?" sans vraiment pouvoir répondre "jamais, peut-être". Ou peut-être que cette question, tu ne peux plus te la poser, et qu'elle fait mal d'une façon que personne ne voit.
→ C'est la mère au foyer, présente, centrée sur sa famille. Et toi tu aimes ton travail. Et parfois tu te demandes si les deux vont ensemble.
Et puis il y a d'autres visages encore. La convertie récente qui se sent moins légitime que celle qui a grandi dans la foi. Celle dont le style vestimentaire détonne un peu dans la nef. Celle qui a des tatouages et qui perçoit parfois des regards en entrant à la messe. Le modèle implicite ne se limite pas à l'organisation familiale : il a aussi une esthétique, une histoire, un profil. Et beaucoup de femmes se sentent en dehors sans jamais avoir enfreint quoi que ce soit.
Et peu à peu, sans qu'on s'en rende compte, ce modèle s'installe en nous. Implicite. Non dit. Mais bien réel.
Mon amie l'avait intégré au point de s'excuser d'avoir "que" deux enfants. Deux enfants. Deux petites personnes qu'elle aime, qu'elle élève, pour qui elle se lève la nuit, qu'elle accompagne, pour qui elle prie. Deux enfants et pourtant ce mot, "que", glissé là comme une honte discrète.
Ça m'a brisé le cœur.
Ce que demandent vraiment l'Évangile et l'Église
Qu'est-ce qu'on demande à une mère chrétienne ?
Si on écoute certains imaginaires, la réponse ressemble à une liste :
Être disponible.
Nombreuse.
Au foyer ou presque.
Rayonnante le dimanche.
Présente à la sortie de l'école.
Une sorte de programme tacite, jamais écrit nulle part, mais que beaucoup de femmes ont fini par intégrer comme une norme.
Mais si on va aux textes, ceux qui font vraiment autorité, la réponse est différente.
L'Évangile ne dresse pas de liste de ce genre. Il parle de fruit. De l'amour. De la patience. De la fidélité. De la générosité. De la vérité. De la paix, aussi, quand elle est possible. Ce sont ces fruits-là qui comptent. Et pas le nombre de places autour de la table, ni l'heure à laquelle on récupère les enfants à la sortie de l'école 😅.
L'Église, elle, est plus précise qu'on ne le croit souvent sur la question du nombre d'enfants. Le Concile Vatican II, dans Gaudium et Spes (n°50), précise que ce jugement "ce sont en dernier ressort les époux eux-mêmes qui doivent l'arrêter devant Dieu". Pas devant leur paroisse. Pas devant leur fil Instagram. Devant Dieu. Et Humanae Vitae (Paul VI, 1968) reconnaît explicitement les deux voies : la famille nombreuse accueillie généreusement, et la décision de ne pas agrandir la famille pour de justes raisons. Les deux chemins sont reconnus.
Bien sûr, la fécondité dans le mariage est une réalité profonde et belle. Accueillir la vie, élever des enfants, transmettre la foi, construire une famille : tout cela a une grandeur immense. Je ne veux pas l'effacer, ni le minimiser. L'appel à l'ouverture à la vie est réel, mais il se vit dans des histoires concrètes, des discernements personnels, des conditions particulières. Pas dans des comparaisons.
Et cette fécondité est bien plus large qu'un chiffre. Elle se déploie dans la manière d'aimer concrètement ceux qui nous sont confiés. Dans la façon de demander pardon. Dans la patience retrouvée après une journée trop longue. Dans la fidélité aux petites choses. Dans la prière pauvre, parfois sèche, mais réelle. Dans le désir de transmettre quelque chose de vrai, même imparfaitement.
Jean-Paul II le rappelle dans Mulieris Dignitatem (1988), en citant le message final du Concile Vatican II : "L'heure vient, l'heure est venue où la vocation de la femme s'accomplit en plénitude, l'heure où la femme acquiert dans la cité une influence, un rayonnement, un pouvoir jamais atteints jusqu'ici." Ce rayonnement-là n'est conditionné ni à un type d'organisation familiale, ni à un nombre d'enfants, entre autre.
Une mère de un enfant qui travaille à temps plein peut rayonner d'une foi vivante et contagieuse. Une mère au foyer de huit enfants peut être épuisée, inquiète, et à bout. Une femme qui rêvait d'une grande famille peut porter le deuil discret d'un enfant qui n'est pas venu. Une autre peut discerner, en conscience avec son mari, que leur famille est déjà appelée à se construire autrement.
La vie est plus compliquée, et plus riche, que les cases dans lesquelles on essaie parfois de la faire rentrer.
Alors non, je ne crois pas que Dieu nous regarde en comparant nos vies à un modèle social unique. Je crois qu'il regarde ce que nous faisons de ce qui nous a été confié. Notre manière d'aimer. Notre manière de nous donner. Notre manière de chercher le bien, dans le réel exact de notre vie.
Ce que j'ai appris à me demander
Il y a une question qui a tout changé pour moi.
Pas "est-ce que je ressemble au modèle ?" Pas "est-ce que les autres approuvent ?" Mais : “qu'est-ce que Dieu a mis en moi et qu'est-ce que j'en fais” ?
C'est une question plus exigeante que les autres. Elle ne permet pas de se comparer. Elle ne permet pas non plus de se défausser sur le regard des autres. Elle ramène à soi, à sa propre vie de mère, à ce qui a été confié (pas à la voisine, pas à l'instagrameuse de ton feed). Elle te ramène à toi.
Mais cette question-là, on ne se la pose pas une fois pour toutes un mardi matin entre deux biberons ou deux réunions. Elle se déploie sur le temps long. Elle demande de la patience, du silence, et trois choses que je pratique et que je te recommande sincèrement. Un prêtre ou un accompagnateur formé en ajouterait probablement d'autres, et c'est exactement pour ça que le deuxième pilier est peut être le plus important.
Prier. Pas nécessairement longuement ou parfaitement. Mais revenir régulièrement à cette question devant Dieu, dans l'honnêteté de ce qu'on est. Se laisser regarder, plutôt que de regarder ce que font les autres mères.
Se faire accompagner. Un accompagnement spirituel (avec un prêtre, un diacre, une personne formée) change quelque chose en profondeur. Pas parce qu'il donne des réponses toutes faites sur le nombre d'enfants, l'organisation familiale ou le bon choix à faire. Mais parce qu'il crée un espace où la question peut vraiment se poser, sans bruit, sans comparaison. C'est peut-être ce que je dirais avec le plus de conviction dans cet article.
Se former. Connaître ce que dit vraiment l'Église et la Bible, ça change le regard qu'on porte sur sa propre vie.
Deux lectures qui m'ont aidée à penser ces questions, et que je recommande sincèrement :
La grâce d'être femme de Georgette Blaquière (Saint Paul Éditions), un livre doux et profond sur le regard que Jésus pose sur la femme. Pas un manuel, une contemplation.
Mulieris Dignitatem de Jean-Paul II (1988, disponible gratuitement en ligne), la lettre apostolique de référence sur la dignité et la vocation de la femme. C'est là qu'il pose ce fondement essentiel : la femme est aimée de Dieu avant d'être épouse ou mère. Tout le reste en découle.
Pour moi, c'est le lancement de ce compte Instagram qui a été le déclencheur de mon accompagnement spi. Une espèce de "si je parle de foi en public, il faut que je sois au clair avec moi-même en privé". Et cet accompagnement m'a aidée à poser des choses et à discerner.
Je suis recommençante. Ma relation avec Dieu est choisie. J'ai dit oui à un moment de ma vie où rien ne m'y obligeait, où personne ne m'attendait au tournant. Et ce oui, progressivement, m'a appris que Dieu ne m'a pas appelée à ressembler à quelqu'un d'autre. Il m'a appelée à être féconde avec ce que je suis, là où je suis : mère, femme, épouse, professionnelle, croyante imparfaite.
Pour toi, ça ressemble à autre chose. Et c'est exactement comme ça doit être.
Ce que je ne veux pas dire
Quelques clarifications, parce que ce type de sujet peut être mal lu et je préfère être honnête sur ce que je ne dis pas.
Je ne dis pas que tout se vaut et qu'on fait ce qu'on veut. La liberté dont je parle n'est pas une liberté sans boussole. C'est une liberté devant Dieu, dans une conscience éclairée, avec le sérieux du discernement. Ce n'est pas "chacun fait comme il veut", c'est "chacune répond à ce que Dieu lui demande à elle, dans sa vie à elle".
Je ne critique pas les familles nombreuses, ni les mères au foyer. Je ne dis pas qu'il faudrait travailler, avoir une nounou ou avoir peu d'enfants pour être une mère chrétienne "moderne et libérée". Ce serait remplacer un modèle par un autre, exactement ce que je veux éviter. Les grandes familles sont belles. Les mères au foyer font quelque chose d'immense. Ce n'est pas le sujet.
Je ne dis pas non plus qu'il faut ignorer ce que dit l'Église. Au contraire, c'est précisément parce que je lis les textes de l'Église que je sais que le modèle implicite dont je parle n'est pas doctrinal. Ce sont Gaudium et Spes, Humanae Vitae et Mulieris Dignitatem qui m'ont aidée à poser ces questions. Pas malgré l'Église, avec elle.
Je ne parle pas depuis une chaire. Je suis recommençante. Je n'ai pas de formation théologique. Je témoigne depuis ma vie, depuis mes lectures, depuis mes questions, pas depuis une autorité que je n'ai pas.
Ce que je veux juste, c'est nommer quelque chose. Dire que si tu as parfois ressenti cette pression, cette impression de ne pas tout à fait rentrer dans le moule social, tu n'es pas folle. Et que tu peux t'en libérer.
Trois questions pour toi, si tu veux
Est-ce que ma manière de vivre vient de ce que je crois juste pour ma famille et moi, ou de ce que je crois que les autres attendent de moi ?
Est-ce que je vis ma foi ou est-ce que j'essaie surtout de ressembler à ce qu'on attend de moi ?
Est-ce que je rends des comptes à Dieu, ou surtout au regard des autres ?
Ces questions ne sont pas des reproches. Elles sont juste là, ouvertes. Et j'aimerais beaucoup que tu me dises en commentaire ce qu'elles réveillent chez toi, parce que je pense qu'on est beaucoup à vivre des choses similaires sans se le dire.
FAQ
Est-ce qu'on peut être une bonne mère chrétienne en travaillant à temps plein ?
Oui. La foi ne se réduit pas à des critères visibles comme le nombre d'heures passées à la maison. Elle se vit dans la qualité de présence, dans les valeurs transmises, dans la manière d'aimer, imparfaitement mais réellement.
Les familles nombreuses sont-elles plus chrétiennes que les autres ?
Pas en tant que telles. Une famille nombreuse peut être un magnifique signe de générosité et d'accueil de la vie. Mais le nombre d'enfants, à lui seul, n'est pas un baromètre spirituel. L'Église reconnaît la beauté de la grande famille autant que la légitimité du discernement responsable des couples, et aussi la vie réserve parfois des chemins qu'on n'a pas choisis ❤️.
Comment ne plus se sentir "moins bien" dans sa vie de mère croyante ?
En revenant à l'essentiel : à qui est-ce que je rends des comptes, vraiment ? À Dieu en premier, et dans une conscience éclairée, pas sous le regard des autres. Ce recentrage ne se fait pas une fois pour toutes. C'est un travail doux et répété. Et souvent, ça aide d'en parler avec d'autres femmes qui vivent la même chose.
Est-ce que parler de ces sujets sur Instagram ne risque pas d'alimenter les jugements ?
Peut-être. Parler ouvertement, c'est accepter que les gens aient un avis, et parfois le donnent. Mais c'est aussi créer un espace où d'autres femmes se reconnaissent, se retrouvent, osent dire à leur tour ce qu'elles vivent. Ce risque-là, je le prends volontiers.
Conclusion
Chacune est appelée à discerner devant Dieu, dans sa vie réelle. Pas dans la vie de quelqu'un d'autre, pas dans l'image qu'elle croit devoir donner.
J'espère qu'un jour mon amie dira "deux enfants". Sans le que. Juste deux enfants, les siens, ceux qu'elle aime, ceux pour qui elle fait de son mieux chaque jour. Ce petit mot en moins, c'est toute une liberté.
“On est regardée par Dieu avant d'être regardée par les autres.” Ce regard-là ne compte pas les sièges auto dans le garage.
Mais peut-être que la vraie question n'est pas "est-ce que je ressemble au modèle ?" mais plutôt "Est-ce que je deviens, lentement, la femme que Dieu a voulu quand il m'a créée ?"
Et cette question, c’est le début de la liberté !
À propos
Anne-Claire Lépissier écrit sur la féminité chrétienne (maternité réelle, transmission de la foi, couple, corps et vie intérieure) depuis le quotidien concret, sans posture parfaite.
Ses textes s'adressent aux femmes qui croient, doutent et recommencent, et qui cherchent une parole incarnée sur leur vie de femme, sans modèle imposé, sans culpabilité supplémentaire.
J'ai regardé la première saison de The Chosen un soir ordinaire, sur le canapé, probablement avec un verre de quelque chose. Le premier épisode s'ouvre sur Marie-Madeleine. Pas celle des images pieuses. Une femme abîmée, qui se noie dans sa propre nuit. Et puis Jésus arrive. Il prononce son prénom. Et tout s'arrête.
J'ai dû mettre pause.
Parce que cette scène, je l'avais déjà vécue.