Peut-on aimer son corps sans le reconnaître ?

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En résumé - Cet article parle du corps qui change et qu'on ne reconnaît plus. Pour les femmes qui traversent une grossesse, un accident, le vieillissement, et qui se sentent étrangères à elles-mêmes sans savoir tout à fait pourquoi. Une approche foi réelle : ni body positivity de façade, ni culpabilité, mais un regard honnête sur la finitude, la peur qu'elle cache, et la dignité du corps tel qu'il est.

 

Six mois après mon accouchement, je me suis regardée dans le miroir et j’ai eu une pensée bizarre : qui est cette femme ?

Pas de crise. Pas de larmes. Juste une étrangeté tranquille. Ce ventre un peu mou, ces hanches élargies, cette fatigue installée dans le visage… c’était moi, mais pas tout à fait. Comme une traduction approximative de moi-même. Une version de moi passée à la machine à soixante degrés : même forme générale, mais quelque chose a rétréci, ou s’est déformé, on ne sait pas trop.

Dieu a créé ce corps. Il l’a trouvé bon. Moi, ce matin-là, devant la glace, j’étais moins convaincue.

J’ai mis du temps à comprendre que ce sentiment-là ( celui de ne pas se reconnaître dans son propre corps) n’est pas réservé aux suites de couches. Il arrive après un accident qui change tout. Après la ménopause. Après une maladie. Après le temps, simplement.

Ce qui perturbe dans ces moments-là, ce n’est pas seulement l’image. C’est quelque chose de plus profond, de plus silencieux : la conscience que ce corps n’est pas figé. Qu’il change. Qu’il finira par partir.

Cet article ne propose pas de l’acceptation facile ni du body positivity à bon marché. Il propose de regarder en face ce que cette non-reconnaissance dit vraiment, et ce que la foi chrétienne peut y apporter, sans esquiver.

Pourquoi ne pas se reconnaître dans son corps est si perturbant ?

Le corps, on l'habite depuis toujours. Depuis l'enfance, c'est le même : celui qu'on a appris à connaître, à couvrir, à montrer, à cacher. On sait comment il réagit au froid, à la fatigue, à l'émotion. Il est familier d'une façon si profonde qu'on ne le pense plus vraiment.

Et puis un jour, il change. Pas comme on l'avait imaginé. Pas progressivement, doucement, avec le temps pour s'y faire. Non… brutalement, ou presque. Une grossesse, une opération, un accident, un cap hormonal. Et le corps qu'on retrouve de l'autre côté n'est plus tout à fait le même.

Ce n'est pas une coquetterie que de trouver ça difficile. C'est un choc identitaire réel. Parce que le corps n'est pas un accessoire qu'on change en fonction de la saison, c'est le lieu où on existe. Saint Paul va jusqu'à dire que notre corps est « temple de l'Esprit Saint » [5]. Un lieu habité, pas un objet à corriger. Quand il devient étranger, c'est une partie de soi qui devient étrangère.

Et ça, on ne le dit pas assez.

Ce que cette étrangeté cache vraiment

La gêne devant le miroir, on sait la nommer. La peur du regard des autres, du désir qui change, du corps qu'on ne trouve plus beau. Ça, on peut en parler, à demi-mot, entre femmes.

Mais il y a quelque chose de plus profond que la plupart d'entre nous n'osent pas formuler.

Quand le corps change de façon irréversible, il nous dit quelque chose qu'on préférerait ne pas entendre : il n'est pas éternel. Il se transforme, il s'abîme, il vieillit. Et au bout du couloir, même si on ne le regarde pas, il y a la mort.

Ce n'est pas une pensée morbide. C'est une pensée vraie. Et je crois qu’une grande partie de la souffrance qu'on ressent à ne plus se reconnaître vient de là : pas seulement de l'image, mais de ce qu'elle annonce.

La peur du rejet, la peur de ne plus être désirable, la peur de devenir invisible, tout ça est réel. Mais en dessous, il y a cette peur-là, plus ancienne, plus silencieuse : la peur de finir.

Et c'est peut-être pour ça que ça fait si mal. Parce que le corps n'est pas le décor de notre vie, il en est le lieu. C'est par lui qu'on aime, qu'on prie, qu'on donne. Quand il devient étranger, c'est toute notre présence au monde qui vacille un peu.

Dans un monde qui vend la jeunesse, vieillir est presque une faute

On vit dans une culture qui a fait de la jeunesse une valeur absolue. Les corps qu'on voit partout (sur les réseaux, dans les publicités, dans les magazines) sont jeunes, fermes, inchangés. Ou alors ils sont "transformés".

Et pour y rester, on a tout un arsenal. La chirurgie esthétique banalisée, le botox dès trente ans, les compléments alimentaires par dizaines, les régimes qui se succèdent, le sport comme obligation morale, le maquillage pensé non plus pour se faire plaisir mais pour effacer les traces du temps. Les réseaux regorgent de "routines anti-âge" en quarante-sept étapes, proposées par des filles de vingt-cinq ans qui n'ont pas encore de rides mais qui s'y préparent comme si leur vie en dépendait. On n’a plus le droit de vieillir, sinon on parle de « laisser-aller ».

Le message est clair, même quand il n'est pas dit : un corps qui change est un corps qui faillit. Et une femme qui ne lutte pas contre ce changement manque de volonté, de discipline, de respect d'elle-même.

Alors quand le nôtre change (après un bébé, après un accident, après cinquante ans), on intègre malgré soi cette grille de lecture. On se sent en faute. On parle de "reprendre son corps en main" comme s'il s'était échappé. On s'excuse presque d'avoir vieilli.

Ce cadre-là est menteur. Et il est épuisant.

Parce qu'il ne laisse aucune place à ce que le corps fait vraiment : traverser une vie. Porter des enfants, guérir, tomber, se relever, vieillir. C'est ça, un corps vivant. Pas un corps figé.

Marie-Madeleine non plus ne l'a pas reconnu

Il y a une scène dans l'Évangile de Jean que je trouve d'une beauté étrange.

C'est le matin de Pâques. Marie-Madeleine est au tombeau, en larmes. Elle se retourne, et voit quelqu'un. Elle croit que c'est le jardinier.

Ce n'est qu'à la voix (quand il dit son nom, "Marie") qu'elle comprend. C'est lui.

Le corps ressuscité de Jésus échappe d'abord au regard. Marie-Madeleine ne le reconnaît pas tout de suite. Et pourtant c'est lui, entier, vivant, présent. La foi chrétienne parle d'un corps ressuscité, à la fois continu et transformé [1]. La non-reconnaissance n'est pas la fin de l'histoire, c'est le début d'une rencontre différente.

Je ne veux pas forcer la métaphore. Mais quelque chose dans cette scène me touche profondément : même face au corps de quelqu'un qu'on aime, qu'on connaît, qu'on a cherché, on peut ne pas le reconnaître d'abord. Et ça n'empêche pas que ce soit lui. Que ce soit réel.

Le Christ a gardé ses cicatrices. Par choix.

Saint Thomas d'Aquin s'est posé une question qui peut sembler bizarre : pourquoi le Christ ressuscité porte-t-il encore les marques des clous ? Un corps glorieux, un corps triomphant, alors pourquoi garder ces traces de souffrance ?

Il explique que le Christ a choisi de les garder, non par impuissance à les effacer, mais pour manifester ce qu'il a traversé : sa Passion, l'amour donné jusqu'au bout. Elles sont comme la mémoire visible d'une vie offerte [2].

Les marques de nos corps (les vergetures, la cicatrice d'une opération, les jambes qui ne marchent plus, le visage qui a changé) peuvent, elles aussi, être vues comme la trace d'une vie traversée.

Ce n'est pas la même chose que de les trouver belles. On n'est pas obligées. Mais peut-être qu'on peut apprendre à les regarder autrement, non comme des preuves d'un échec, mais comme des signes que ce corps a vécu.

Ce que je ne veux pas dire

Je ne veux pas dire que c'est facile.

Je ne veux pas dire "ton corps a porté la vie, sois reconnaissante". Cette phrase, aussi bien intentionnée soit-elle, peut faire beaucoup de mal à une femme qui souffre.

Je ne veux pas dire que la foi résout le problème, qu'une prière bien faite efface la gêne devant le miroir, ou que le tout est de "s'accepter".

Je ne veux pas dire non plus que la souffrance est une leçon de sagesse, qu'il faut la mériter, qu'elle élève forcément.

Cette souffrance-là est réelle, elle mérite d'être nommée, et on n'est pas seule à la vivre. C'est déjà beaucoup.

Quelques pistes, mais pas des solutions

Pas un programme en cinq étapes, pas un podcast à écouter en faisant du sport pour "travailler sur soi". Juste des gestes simples, à prendre ou à laisser.

Nommer ce qu'on ressent vraiment, si on le peut. Pas "je ne me trouve pas belle" mais "je ne me reconnais pas". Et si c'est possible : "j'ai peur de ce que ça annonce". Ça ne résout rien. Mais ça aide à ne pas rester seule avec quelque chose d'innommé.

Aimer son corps n'est pas forcément le trouver beau. On peut soigner quelque chose qui nous déçoit. On peut être doux avec quelque chose qu'on ne reconnaît plus. L'amour n'a pas besoin d'admiration pour exister.

Le temps fait quelque chose. Un corps transformé est un corps à redécouvrir, lentement, sans forcer. Ce n'est pas une faiblesse de ne pas y être encore.

Prier avec ce corps-là, tel qu'il est. Pas avec le corps d'avant, pas avec le corps idéal. Avec celui qui est là, maintenant, fatigué ou abîmé ou simplement différent. Dieu ne demande pas un corps présentable pour qu’on le cherche. Il a lui-même eu froid, faim, et a été fatigué. On peut venir comme on est.

FAQ

Est-ce normal de ne pas se reconnaître dans son corps après un accouchement ?

Oui, et c'est plus fréquent qu'on ne le dit. Le corps change profondément pendant et après une grossesse, et ce changement ne se limite pas aux premières semaines. Certaines femmes mettent des mois, parfois des années, à se réapproprier leur corps transformé. Ce n'est ni une faiblesse ni un manque de gratitude.

Comment en parler à son conjoint quand on ne se sent plus bien dans son corps ?

Sans attendre qu'il devine. Ce que vous ressentez n'est pas évident pour quelqu'un qui vous regarde de l'extérieur. Nommer simplement "je ne me reconnais plus en ce moment, j'ai besoin que tu me le dises si tu me vois encore" peut ouvrir un espace que le silence ferme.

Est-ce que la foi aide vraiment dans ces moments-là ?

Elle n'efface pas la difficulté. Mais elle peut changer le cadre : au lieu de voir un corps qui "faillit", on peut apprendre à voir un corps qui traverse. La foi chrétienne prend le corps au sérieux (l'Incarnation, la Résurrection) elle ne le méprise pas.

Est-ce que ça passe ?

Souvent, oui. L'apprivoisement se fait, lentement, parfois incomplètement. Pour certaines femmes (après un handicap, une maladie longue) c'est un travail de toute une vie. Ce qui passe, dans tous les cas, c'est l'acuité de l'étrangeté. On apprend à cohabiter avec ce corps-là. Et parfois, avec le temps, on finit par le reconnaître à nouveau, différemment, mais vraiment.

Conclusion

Pour moi, la finitude, c'est être quelque chose, mais pas tout. Être limité, sans être réduit à cette limite. C'est une idée qu'Edith Stein m'aide à comprendre [4].

Je trouve ça juste. Et doux.

Ce corps qui a changé, qui ne ressemble plus tout à fait à celui d'avant, qui porte des marques qu'on n'avait pas choisies… il n'est pas moins moi. Il est moi, à ce moment de la vie. Avec ce qu'il a traversé. Avec ce qu'il reste à traverser.

On ne nous a pas promis un corps figé, intact pour toujours. On nous a promis un corps ressuscité : le même, transformé, vivant autrement [3].

En attendant, il y a ce corps-là. Imparfait, changeant, fini.

C'est assez pour habiter une vie.


À propos

Anne-Claire Lépissier écrit sur la féminité chrétienne (maternité réelle, transmission de la foi, couple, corps et vie intérieure) depuis le quotidien concret, sans posture parfaite.

Ses textes s'adressent aux femmes qui croient, doutent et recommencent, et qui cherchent une parole incarnée sur leur vie de femme, sans modèle imposé, sans culpabilité supplémentaire.

anneclairelps.com · @anneclairelps


 

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Sources et références

[1] Évangile de Jean, chapitre 20 - L'apparition de Jésus ressuscité à Marie-Madeleine au tombeau. Elle ne le reconnaît pas d'abord, le prenant pour le jardinier. Ce n'est qu'à la voix qu'elle comprend. Texte liturgique officiel disponible sur aelf.org.

[2] Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIa, q. 54, a. 4 - Question sur les cicatrices du Christ ressuscité. Thomas d'Aquin y explique que le Christ a conservé ses plaies non par impuissance mais par choix, pour manifester sa Passion et confirmer la foi de ses disciples.

[3] Saint Paul, Première lettre aux Corinthiens, 15, 42-44 - « Le corps est semé dans la corruption, il ressuscitera dans l'incorruptibilité. » Texte de référence sur la résurrection des corps dans la tradition chrétienne.

[4] Edith Stein (sainte Thérèse-Bénédicte de la Croix) - Philosophe et carmélite (1891-1942), disciple de Husserl, convertie au catholicisme. Sa réflexion sur la finitude comme condition créaturelle (être quelque chose, mais pas tout) traverse plusieurs de ses œuvres philosophiques, notamment Être fini et Être éternel (Nauwelaerts, 1972). Canonisée par Jean-Paul II en 1998.

[5] Saint Paul, Première lettre aux Corinthiens, 6, 19 - « Ne savez-vous pas que votre corps est le temple de l'Esprit Saint ? » Texte fondateur de la dignité chrétienne du corps.

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