Est-ce mal de vouloir être belle ?

Résumé

Cet article parle du désir féminin d’être belle dans une perspective catholique et chrétienne, pour les femmes qui s’interrogent sur la place de la beauté physique, de l’apparence et du regard des autres dans leur foi, afin de distinguer le plaisir légitime de se sentir belle, d’être désirée ou de prendre soin de son apparence, de la vanité, de l’auto-objectification ou du fait de faire de sa beauté une mesure de sa valeur. Il s’appuie notamment sur la Bible, Ézéchiel, le Cantique des Cantiques, Judith, les Proverbes et saint Thomas d’Aquin.

Il y a des matins où je me réveille et je me trouve jolie.

Rien de spectaculaire. J’ai bien dormi, mon visage est reposé, mes cheveux sont brillants, ma peau est plus lisse que d’habitude et, événement suffisamment rare pour être signalé, mes rougeurs sur le visage ont décidé de me laisser relativement tranquille. Je me maquille un peu, j’enfile mon jean préféré, et je commence ma journée avec une assurance assez difficile à expliquer.

Parce que ces jours-là, je ne me sens pas seulement plus jolie.

Je me sens plus forte.

Ça m’est arrivé récemment avec une robe jaune que je venais d’acheter. Une petite robe élégante, parfaitement coupée dans un style old money, qui tombait exactement comme il fallait. Je l’ai mise et j’ai immédiatement eu l’impression d’être capable d’affronter à peu près n’importe quoi.

Ce qui est évidemment parfaitement rationnel : ma capacité à gérer un problème professionnel, une conversation pénible ou une journée qui part de travers a dû augmenter de 17 % grâce à la coupe de la robe.

Mais je crois que beaucoup de femmes connaissent cette sensation. Quand on se sent belle, on ne se tient pas tout à fait de la même manière. On entre dans une pièce différemment. On parle avec un peu plus d’assurance. On se sent davantage à sa place.

Et je me suis demandé : pourquoi est-ce que cela nous donne autant de force ?

Plus largement : est-ce qu’il y a quelque chose de superficiel dans le fait d’avoir envie d’être belle ? Est-ce de la vanité ? Du narcissisme ? Est-ce qu’une femme chrétienne devrait progressivement parvenir à se détacher de tout cela ?

On connaît la réponse facile : l’important, c’est la beauté intérieure.

Pour être tout à fait honnête, cette phrase m’agace.

Non pas parce qu’elle serait fausse. Mais parce qu’elle évacue une partie du problème : la beauté extérieure existe. Elle compte. Elle produit des effets. Et nous le savons. On peut trouver cela injuste, superficiel ou regrettable. Mais prétendre que ce n’est pas le cas demanderait une dose assez conséquente de mauvaise foi, ou une vie sociale particulièrement “protégée”.

Alors que la vraie question n’est pas de savoir s’il est mal de vouloir être belle.

Peut-être faut-il plutôt se demander : qu’est-ce qui se joue en nous quand nous désirons être belles ?

Évidemment, parler de « beauté » comme si nous savions parfaitement ce que ce mot recouvre est déjà un raccourci. Être belle par rapport à quoi ? Aux critères de son époque ? De son milieu ? Au regard des hommes, des autres femmes, de la personne que l’on aime ?

Et quand je parle ici de beauté, je ne parle évidemment pas d’un étalon universel qui permettrait de classer les femmes. J’englobe aussi bien ce que nous trouvons beau dans notre propre apparence que ce que notre époque, notre milieu ou les personnes dont le regard compte pour nous nous renvoient comme désirable.

Être belle, se sentir belle et être trouvée belle sont d’ailleurs trois expériences différentes. Et c’est précisément cet espace entre les trois qui m’intéresse.


Non, la beauté physique n’est pas sans importance

Les recherches en psychologie sociale montrent depuis longtemps que l’attractivité physique influence la manière dont nous percevons quelqu’un. Les personnes jugées belles se voient plus facilement attribuer certaines qualités positives et peuvent bénéficier d’avantages dans différentes situations sociales ou professionnelles. Les effets sont complexes (et l’attractivité peut également pénaliser les femmes dans certains contextes) mais une chose paraît difficile à soutenir : que l’apparence physique serait socialement insignifiante. (1)

Nous pouvons trouver cela injuste. Nous pouvons travailler à ne pas juger les gens sur leur apparence. Mais demander aux femmes de ne pas accorder d’importance à quelque chose auquel le monde accorde objectivement de l’importance serait une réponse un peu courte.

Ce qui m’a davantage surprise en travaillant ce sujet, c’est que la Bible elle-même ne fait absolument pas semblant de ne pas voir la beauté physique.

Elle décrit plusieurs de ses personnages comme beaux, et parfois très explicitement. Sarah et Rachel le sont. Abigaïl est présentée comme intelligente et belle, sans que le narrateur ressente le besoin de préciser que son intelligence compte quand même beaucoup plus. Et les hommes ne sont d’ailleurs pas épargnés : Joseph, le fils de Jacob, ou encore le jeune David sont eux aussi décrits comme beaux. (2)

Et puis il y a le Cantique des Cantiques, ce grand poème amoureux de la Bible dans lequel deux amants se contemplent et se désirent.

Là, nous sommes assez loin d’une spiritualisation prudente du corps. L’homme regarde la femme qu’il aime, admire ses yeux, ses cheveux, ses lèvres, son cou, ses seins, avant de lui dire : « Tu es toute belle, ô mon amie ! » Et elle fait exactement la même chose avec lui. (3)

Le corps est regardé. Il est désiré. Il est célébré.

La tradition chrétienne a aussi lu dans ce texte l’amour de Dieu pour son peuple, du Christ pour l’Église ou de Dieu pour l’âme. Mais cette lecture spirituelle n’efface pas la première évidence du texte : ce sont bien aussi un homme et une femme qui se regardent, se trouvent beaux et se désirent.

Plus étonnant encore : il y a Judith. Son peuple est menacé par l’armée assyrienne et elle décide d’entrer dans le camp ennemi pour approcher son général, Holopherne. Avant d’y aller, elle se lave, se parfume, arrange ses cheveux, met ses bijoux et ses vêtements de fête. Autrement dit, elle se rend délibérément belle parce qu’elle sait très bien l’effet que sa beauté peut produire sur les hommes. (4)

Le contexte est évidemment très particulier : Judith utilise cette puissance dans une stratégie destinée à sauver son peuple. Stratégie qui se terminera, détail non négligeable, par la décapitation d’Holopherne.

Je déconseille donc d’en faire un manuel de développement personnel intitulé Utiliser son joli minois pour décapiter ses ennemis.

Mais l’épisode interdit au moins un raccourci : chercher à être belle, et même savoir que cette beauté produit un effet, n’est pas présenté en soi comme une faute.

La question est donc ailleurs.


La beauté est aussi une puissance

C’est cela que je ressens dans ma robe jaune.

La beauté ne donne pas seulement le plaisir esthétique de se regarder dans un miroir et de se dire : tiens, aujourd’hui, ça fonctionne plutôt bien. Je sais en tout cas que lorsque je me sens belle, quelque chose change dans ma manière d’entrer dans le monde. Je me tiens différemment. Je me sens plus assurée, plus solide, parfois presque mieux armée pour la journée qui m’attend.

Mais cette sensation raconte quelque chose de plus large : la beauté n’est pas seulement esthétique. Elle a aussi une dimension sociale.

Nous l’avons vu : l’apparence modifie, au moins en partie, la manière dont nous sommes perçus. Elle peut attirer l’attention, inspirer certaines qualités avant même que nous ayons ouvert la bouche, faciliter certaines interactions. Elle peut donc devenir une forme de ressource (consciente ou non) dans notre manière de nous présenter au monde.

Et c’est là que les choses deviennent intéressantes.

Car lorsqu’on parle du désir féminin d’être belle, on le ramène très vite au désir de plaire aux hommes. Bien sûr, cette dimension existe. Mais elle est loin d’épuiser le sujet.

On peut vouloir être belle pour un entretien d’embauche, un mariage, un dîner où l’on connaît peu de monde ou simplement parce qu’on sait que l’on se sentira plus sûre de soi ainsi. On peut choisir avec beaucoup plus de soin sa tenue avant d’entrer dans un milieu où l’on ne se sent pas tout à fait légitime. On peut aussi se surprendre à regarder la femme qui vient d’entrer dans la pièce et à se situer immédiatement par rapport à elle : plus élégante, plus mince, plus jeune, plus à l’aise.

Pas nécessairement parce qu’on veut séduire qui que ce soit.

Parce que la beauté peut aussi produire du statut, de la comparaison et parfois de la rivalité.

Le sociologue Pierre Bourdieu décrivait notamment la manière dont les femmes peuvent être socialement constituées comme des « êtres-perçus », particulièrement conscientes de la façon dont leur corps et leur apparence sont regardés. D’autres travaux ont cherché à penser la beauté elle-même comme une forme de capital social. Cette dernière idée est discutée, mais elle permet au moins de poser une question intéressante : que faisons-nous du pouvoir que peut nous donner notre apparence ? (5)

Cette question du pouvoir et de la reconnaissance me rappelle d’ailleurs une autre réflexion : celle sur l’ambition féminine. Là aussi, le problème n’est pas nécessairement de désirer quelque chose, mais de comprendre ce que nous cherchons à travers ce désir.

Cela ne signifie évidemment pas que chaque femme qui met une jolie robe cherche secrètement à dominer ses congénères. Ni que toute comparaison est consciente. Au contraire : certaines de ces évaluations sont si rapides qu’elles peuvent nous traverser avant même que nous ayons décidé de comparer quoi que ce soit.

Et peut-être est-ce justement pour cela qu’il faut distinguer plusieurs choses.

Avoir conscience de sa beauté n’est pas la même chose que vouloir en tirer du pouvoir. Bénéficier de ses effets n’est pas la même chose que chercher à les provoquer. Et chercher à produire un effet n’est pas encore nécessairement vouloir instrumentaliser les autres.

C’est là que la question devient beaucoup plus intéressante que : « Est-ce vaniteux de mettre du rouge à lèvres ? »

La beauté peut être un plaisir. Elle peut être un langage. Elle peut donner de l’assurance. Elle peut susciter le désir. Elle peut faciliter certaines relations. Elle peut aussi devenir du statut, de la comparaison ou du pouvoir.

La question n’est donc plus seulement : est-ce que j’aime être belle ?

Mais : qu’est-ce que je fais de cette beauté, et qu’est-ce que j’attends d’elle ?

Et c’est précisément à cet endroit que j’ai rencontré un texte biblique assez vertigineux.


« Mais tu t’es fiée à ta beauté »

Au chapitre 16 du livre d’Ézéchiel, le prophète raconte la relation entre Dieu et Jérusalem sous la forme d’une allégorie : Jérusalem devient une femme, recueillie et aimée par Dieu, qui finira par se détourner de lui.

Au début du récit, Dieu prend soin d’elle. Il la lave, l’habille, la pare de bijoux. Le texte dit même que sa beauté devient parfaite grâce à la splendeur dont Dieu l’a revêtue.

Et c’est ce détail qui m’intéresse : dans cette image biblique, la beauté et la parure ne sont pas le problème. Elles font même partie des dons reçus.

Le basculement arrive ensuite : « Mais tu t’es fiée à ta beauté. » (6)

Ce n’est pas : tu étais belle.

Ce n’est même pas : tu t’es parée.

C’est : tu t’es fiée à ta beauté.

Et je trouve la distinction vertigineuse.

Parce qu’on peut aimer se trouver jolie, prendre soin de son corps, choisir des vêtements qui nous mettent en valeur, apprécier d’être regardée, sans demander à tout cela de nous dire ce que nous valons.

Mais la frontière n’est pas toujours très nette.

Il suffit de regarder ce qui se passe lorsque notre beauté ne ressemble plus exactement à l’image que nous en avions.

Quand on prend du poids et que cela nous fait souffrir. Quand notre visage change. Quand une autre femme attire davantage les regards. Quand on ne se reconnaît pas sur une photo. Quand l’âge modifie ce que l’on croyait acquis. Ou simplement quand la robe qui nous donnait l’impression de pouvoir conquérir le monde ne produit plus exactement le même effet.

Cela ne signifie pas que nous sommes devenues moins belles. Mais parfois, nous ne sommes plus belles de la manière dont nous avions appris à nous trouver belles. Et cette différence peut être beaucoup plus déstabilisante qu’elle n’en a l’air.

Qu’est-ce qui est atteint, à ce moment-là ?

Notre plaisir de nous trouver belle ? C’est assez naturel.

Ou quelque chose de plus profond : notre sentiment d’avoir de la valeur, d’être désirable, d’avoir une place, peut-être même d’être aimée ?

C’est là que la phrase d’Ézéchiel devient une véritable question pour nous : à quoi est-ce que je me fie lorsque je me fie à ma beauté ?

Le problème n’est pas d’accorder de l’importance à notre apparence. Il commence lorsque nous demandons à notre beauté de porter quelque chose de beaucoup trop lourd pour elle : la preuve de notre valeur.

Et c’est précisément parce que la beauté compte réellement qu’elle peut prendre cette place. Mais elle reste un appui terriblement mouvant : nos corps changent, nos visages aussi, le regard des autres fluctue.

C’est peut-être pour cela que la Bible ne nous demande pas de faire semblant que la beauté n’existe pas. Elle fait quelque chose de plus exigeant : elle refuse d’en faire un endroit suffisamment solide pour y déposer notre valeur.

Mais cette valeur, nous ne la mesurons pas seules devant notre miroir. Une grande partie du pouvoir de la beauté vient précisément du fait qu’elle est vue. Être belle, c’est aussi être trouvée belle. Être remarquée. Désirée parfois. Admirée.

Et c’est là qu’apparaît une autre question : pour ne plus dépendre de notre beauté, faudrait-il apprendre à ne plus dépendre du tout du regard des autres ?


Aimer être regardée n’est pas la même chose que vivre sous le regard

On pourrait être tentée de répondre oui, avec une conclusion très spirituelle : une femme vraiment libre devrait parvenir à n’avoir besoin du regard de personne. Dieu m’aime, ma dignité est inconditionnelle, circulez.

Ce qui est vrai, évidemment. Mais qui peut aussi servir à clore la question un peu rapidement.

Parce que je ne crois pas que nous fonctionnions tout à fait comme cela.

Nous sommes des êtres relationnels. Nous avons besoin d’être vus, reconnus, choisis. Le regard de ceux que nous aimons compte. Et il me semblerait assez étrange de prétendre que la liberté consiste à devenir parfaitement indifférente au fait d’être trouvée belle par la personne que l’on aime.

La question n’est pas de parvenir à ne plus avoir besoin du regard, mais de comprendre quelle place nous lui donnons.

Moi-même, je peux dire aujourd’hui que le regard de mon mari me suffit largement sur le terrain du désir. Je n’éprouve pas particulièrement le besoin de vérifier que je pourrais encore séduire ailleurs. Mais peut-être précisément parce que ce regard existe. Il me dit que je suis belle. Je vois qu’il me désire. Et ce regard me porte beaucoup plus que je ne voudrais peut-être l’admettre.

Si demain il disparaissait complètement, cela me ferait souffrir.

Et je ne pense pas que cette souffrance signifierait que j’ai raté une étape de ma vie spirituelle.

Le Cantique des Cantiques célèbre précisément un regard amoureux très incarné. Saint Paul constate lui-même que l’époux cherche à plaire à son épouse et l’épouse à son mari. Saint Thomas d’Aquin ira jusqu’à écrire qu’une femme mariée peut se parer pour plaire à son mari « sans péché ». (7)

Ce qui est amusant chez saint Thomas, c’est qu’il ne met pas seulement en garde contre le fait d’accorder une importance excessive à son apparence. Il relève aussi le vice inverse : la négligence peut elle-même devenir une forme d’ostentation. Autrement dit, on peut être très fière de ne faire « aucun effort ». (8)

Même la trend “effortless” peut donc être vaniteuse. La vanité a décidément beaucoup de ressources.

Le problème n’est donc probablement pas d’avoir besoin du regard des autres. Il commence lorsque nous lui demandons de répondre à une question beaucoup plus grande : est-ce que je vaux quelque chose ?

Et il y a une autre manière dont ce regard peut prendre beaucoup de place, plus discrète : quand nous finissons par nous regarder nous-mêmes comme si nous étions en permanence observées.

Je crois que les photos et les réseaux sociaux rendent ce mécanisme particulièrement visible. On ne se demande plus seulement : est-ce que je me sens jolie aujourd’hui ? On se voit en photo et la question devient : qu’est-ce que les autres vont voir ? Est-ce que mon visage est flatteur sous cet angle ? Est-ce que j’ai l’air plus grosse ? Plus vieille ? Est-ce que cette image mérite d’être publiée, partagée, envoyée ?

Je ne me demande plus seulement comment je me sens dans mon corps. Je commence à me demander comment mon corps est vu.


Quand je commence à me regarder de l’extérieur

Je publie régulièrement des photos et des vidéos de moi sur Instagram. Évidemment que je choisis celles sur lesquelles je suis à l’aise avec mon apparence.

Je sais : révélation fracassante.

Mais j’essaie aussi volontairement, notamment en story, de publier parfois quand je ne me trouve pas particulièrement à mon avantage. Pas dans une démarche très héroïque de lutte contre la superficialité. Simplement parce que je sens bien que, si je n’y prends pas garde, je peux commencer à construire une version de moi-même qui devrait toujours être “montrable”.

Toujours sous le bon angle. Toujours avec la bonne lumière. Toujours à peu près présentable, coiffée, maquillée, discours rodé etc..

Et je n’ai pas envie de vivre comme ça.

La psychologie parle d’auto-objectification pour décrire notamment le fait d’intérioriser le point de vue extérieur sur son corps et de commencer à se surveiller comme un objet susceptible d’être évalué. (9)

Je trouve cette idée particulièrement éclairante parce qu’elle permet de comprendre qu’il n’est même pas nécessaire qu’un homme soit présent pour vivre sous le regard.

Je peux être seule devant mon miroir et déjà me regarder comme si quelqu’un d’autre était là. C’est une question que j’avais déjà explorée en réfléchissant au regard que nous posons sur notre propre corps, même lorsque personne ne nous observe.

Je peux vivre une journée en me demandant régulièrement ce que mon corps donne vu de l’extérieur. Sur une photo de famille, mon regard peut aller vers moi avant d’aller vers ceux que j’aime. Et oui, il m’est arrivé de ne pas aimer certaines photos de famille parce que je me trouvais affreuse dessus.

Cela m’ennuie suffisamment pour que, depuis quelques années, je m’offre une séance avec un photographe environ une fois par an. J’ai des milliers de photos de mes enfants, beaucoup de mon mari, beaucoup moins de moi. J’ai envie d’avoir aussi quelques belles images sur lesquelles je me reconnais et me trouve jolie.

Et je ne crois pas que ce soit superficiel.

Je veux exister dans mes propres souvenirs. Et j’ai envie d’aimer l’image que j’en garderai.

Mais je vois aussi très bien la frontière : aimer une belle photo de soi n’est pas la même chose que ne plus supporter une image qui ne correspond pas à celle que l’on voudrait donner.

Aimer son apparence n’est pas la même chose que vivre constamment depuis le point de vue imaginaire de quelqu’un qui nous observe.

C’est d’ailleurs à cet endroit que la réflexion chrétienne sur la pudeur devient beaucoup plus intéressante qu’une simple affaire de longueur de jupe.

Le Catéchisme dit qu’elle « protège le mystère des personnes ». Et Karol Wojtyła, le futur Jean-Paul II, dans Amour et responsabilité, développe cette idée : la personne ne doit jamais être réduite à son corps, ni son corps traité comme un objet offert au regard. (10)

Cela rejoint étrangement ce que je viens de décrire. La pudeur n’est donc pas nécessairement l’ennemie du désir d’être belle. Elle peut aussi être ce qui m’aide à remettre ce désir à sa juste place : je peux aimer être regardée sans accepter de n’être plus qu’un corps à regarder.

Y compris, peut-être, dans mon propre regard.


Lire aussi : Ce que la pudeur demande aussi aux hommes


Et puis notre beauté change

C’est probablement le test le plus impitoyable.

J’ai pris environ 20 kilos pendant chacune de mes grossesses. Le retour à mon poids habituel a pris du temps et, même une fois les kilos perdus, mon corps n’est pas redevenu celui d’avant.

Mon ventre n’est plus exactement le même. Ma poitrine non plus. Des marques hormonales sont apparues sur mon visage et l’une d’elles semble avoir signé un bail à durée indéterminée.

Mon corps a trinqué.

Pourtant, je ne me sens pas mal dans ce corps. Le sport m’aide énormément à l’habiter, à le sentir fort, à retrouver du plaisir à travers lui. Ce qui est plus difficile, je crois, c’est autre chose : accepter qu’avant n’est plus. J’avais déjà essayé de mettre des mots sur cette sensation étrange : aimer son corps sans toujours le reconnaître.

Et cela ne concerne pas seulement les grossesses. Parce que je vieillis.

Certaines choses que j’aime aujourd’hui dans mon apparence changeront encore. J’ai commencé depuis longtemps à accepter l’idée que je ne serai pas toujours (et que je ne suis déjà pas) la plus jolie.

Cette phrase de Proverbes 31 est parfois utilisée comme si elle signifiait que la beauté était sans intérêt : « Le charme est trompeur et la beauté s’évanouit. » (11)

Mais le texte ne dit pas que la beauté est mauvaise.

Le mot hébreu employé ici est hevel : la vapeur, le souffle. Le même mot que dans le fameux « vanité des vanités » de Qohélet. (11)

La beauté est comme une buée : elle est réelle, mais on ne peut pas la retenir.

Il y a un autre passage biblique que je trouve presque amusant à ce sujet. Lorsque Samuel cherche celui que Dieu a choisi pour devenir roi, Dieu le reprend : « L’homme regarde à l’apparence, mais le Seigneur regarde au cœur » (1 S 16,7). (12)

Cinq versets plus tard, David arrive.

Et le narrateur nous précise… qu’il est beau.

Les deux peuvent donc parfaitement être vrais en même temps. David est beau et sa beauté mérite même d’être mentionnée. Mais ce n’est pas elle qui dit à Dieu qui est David.

Je crois que c’est exactement la distinction que j’essaie de faire ici. Ma beauté est réelle. Elle peut compter pour moi et pour les autres. Mais elle ne fonde pas ma valeur. Celle-ci précède le regard que je porte sur moi-même : elle tient au fait d’avoir été voulue, créée et aimée par Dieu.

Une réalité qui change avec les grossesses, la maladie, les hormones, la fatigue et les années est un endroit terriblement fragile où déposer la conviction que nous avons de la valeur.

Cela ne signifie pas qu’il faudrait accueillir chaque ride avec une joie mystique.

On peut regretter un corps d’avant. On peut ne pas aimer une transformation. On peut savoir qu’une femme de soixante-dix ans peut être magnifique et avoir malgré tout du mal à voir disparaître sur son propre visage certains signes de sa jeunesse. Les deux ne sont pas contradictoires.

Mais lorsque notre apparence change, une question mérite d’être posée : qu’ai-je réellement peur de perdre ?

Parce que la réponse peut révéler tout ce que nous avions, parfois sans nous en rendre compte, confié à notre beauté.


Alors, est-ce mal de vouloir être belle ?

Après avoir travaillé sur cette question, je ne crois pas que le problème soit de vouloir être belle.

Je ne crois même pas qu’il soit nécessairement problématique de vouloir être trouvée belle. Le désir, le regard, le plaisir d’être admirée ou de plaire font partie de notre humanité. Le christianisme n’a pas besoin de nier le corps pour affirmer que nous sommes davantage que notre corps.

Je crois plutôt que le danger commence lorsque la beauté change de fonction.

Lorsqu’elle n’est plus seulement une réalité que je peux recevoir, cultiver et apprécier, mais qu’elle devient une mesure de ma valeur, au point que mon corps finit par occuper tout le champ, devant mon intelligence, mon intériorité et ma vie spirituelle.

Lorsqu’elle me sert à contrôler le regard des autres, à asseoir constamment ma place, à entrer dans une compétition permanente ou à obtenir la preuve que je suis digne d’être aimée.

Et il y a ici une nuance importante : ces différents usages de la beauté ne viennent pas tous du même endroit. On pourrait croire qu’ils révèlent forcément un manque de confiance en soi, un besoin d’être rassurée ou une insécurité. Mais ce n’est pas toujours le cas. On peut au contraire être très sûre de sa beauté, savoir parfaitement le pouvoir qu’elle nous donne, et choisir d’en jouer. La beauté ne sert alors plus à combler une insécurité : elle devient un instrument de pouvoir.

À l’inverse, on peut se croire assez détachée du regard des autres tout en ayant tellement intégré leurs critères qu’ils sont devenus les nôtres. Et, comme nous l’avons vu, avoir besoin d’être reconnue ou regardée n’est pas en soi une faiblesse morale.

C’est ce qui rend la frontière si difficile à tracer. Le même geste (se maquiller, choisir une robe, publier une photo, aimer être regardée) peut recouvrir des réalités très différentes.

Alors plutôt que de chercher à déterminer une fois pour toutes si vouloir être belle est « bien » ou « mal », je crois qu’une autre question est beaucoup plus intéressante :

Qu’est-ce qui se joue en moi quand je désire être belle ?

Du plaisir ?

De la confiance ?

Le désir de mon mari ?

La joie de me sentir bien dans mon corps ?

Une manière de m’exprimer ?

Une place dans le groupe ?

La possibilité de dominer un peu la pièce ?

La certitude d’être encore désirable ?

La preuve que je vaux quelque chose ?

Probablement un peu de plusieurs choses, selon les jours.


Et toutes ces réponses ne se valent sans doute pas. Mais elles ne se répartissent pas non plus très proprement entre les bonnes et les mauvaises. Désirer son mari, prendre confiance grâce à une jolie robe ou aimer être admirée ne sont pas des fautes dont il faudrait progressivement apprendre à se débarrasser.

Et je ne crois pas que la liberté consiste à parvenir un jour à regarder son reflet avec une parfaite indifférence chrétienne.

Ce que j’ai appris avec le temps est presque l’inverse : je peux aimer ma beauté davantage depuis que je lui demande moins.

Elle peut me donner du plaisir, de l’assurance, me permettre de me sentir désirable ou simplement heureuse de ce que je vois dans le miroir.

Mais elle n’a plus besoin de me dire ce que je vaux.

 

SUR LE PARVIS

💌 Et si on continuait dimanche ?

Chaque dimanche, j’écris une lettre autour de ces questions qui traversent nos vies : le travail, la maternité, le couple, le corps, la foi, ce que nous voulons transmettre.

Pas de réponses toutes faites. Une question, quelques pistes pour la creuser, et ce que j’en comprends en chemin.

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Questions fréquentes sur ce sujet

1. Est-ce un péché de vouloir être belle quand on est chrétienne ?

Non. La Bible ne présente pas la beauté physique comme mauvaise en elle-même : plusieurs personnages bibliques sont explicitement décrits comme beaux, et le Cantique des Cantiques célèbre le corps et le désir. Le problème apparaît plutôt lorsque la beauté devient une mesure de notre valeur, un instrument de pouvoir ou l’endroit où nous cherchons notre sécurité. Ézéchiel formule cette distinction de manière saisissante : le reproche adressé à Jérusalem n’est pas d’être belle, mais de s’être « fiée à sa beauté » (Ez 16,15).

2. Que dit la Bible sur la beauté physique des femmes ?

La Bible reconnaît très directement la beauté physique. Sarah, Rachel et Abigaïl sont décrites comme belles ; Judith se pare volontairement avant de rencontrer Holopherne ; le Cantique des Cantiques célèbre le corps féminin et masculin. Elle rappelle cependant que la beauté ne peut pas fonder notre valeur : « Le charme est trompeur et la beauté s’évanouit » (Pr 31,30). La perspective biblique n’est donc pas de nier la beauté, mais de lui redonner sa juste place.

3. Une femme chrétienne peut-elle bien s’habiller et prendre soin de son apparence ?

Oui. Prendre soin de son apparence ou aimer les beaux vêtements n’est pas en soi contraire à la foi chrétienne. Saint Thomas d’Aquin considère notamment qu’une femme mariée peut se parer pour plaire à son mari sans pécher. Comme souvent dans la morale chrétienne, le geste seul ne dit pas tout : l’intention, la mesure et la place que l’apparence prend dans notre vie comptent aussi.

4. Est-ce mal pour une femme chrétienne d’aimer être regardée ou trouvée belle ?

Pas nécessairement. Désirer être vue, reconnue ou trouvée belle appartient à notre dimension relationnelle. Le Cantique des Cantiques montre même deux amoureux qui contemplent et désirent très concrètement le corps l’un de l’autre. La question devient plutôt : qu’est-ce qui se joue en moi lorsque je désire être trouvée belle ? Le plaisir d’être désirée ? De l’assurance ? Un besoin de reconnaissance ? Une preuve de ma valeur ? Le même désir peut recouvrir des réalités très différentes.

5. Quelle différence entre prendre soin de sa beauté et être vaniteuse ?

La frontière ne passe pas simplement entre celles qui accordent de l’importance à leur apparence et celles qui n’en accordent pas. On peut aimer les vêtements, le maquillage ou se trouver belle sans faire de son apparence le centre de son identité. La vanité apparaît davantage lorsque le regard des autres, l’admiration ou notre apparence prennent une place disproportionnée. Et l’inverse existe aussi : on peut tirer une certaine fierté du fait de montrer que l’on ne fait aucun effort.

6. Comment avoir un rapport chrétien à sa beauté quand on vieillit ou que son corps change ?

La foi chrétienne ne demande pas de considérer les transformations du corps comme insignifiantes. Vieillir, voir son corps changer après une grossesse ou perdre certains attributs auxquels on était attachée peut réellement être difficile. Mais ces changements révèlent aussi une distinction essentielle : ma beauté peut faire partie de moi sans contenir toute ma valeur. Puisque l’apparence évolue avec l’âge, la maladie, les grossesses ou les années, elle ne peut pas être le fondement ultime de notre dignité.


SOURCES

(1) Judith H. Langlois et al., « Maxims or Myths of Beauty? A Meta-Analytic and Theoretical Review », Psychological Bulletin, vol. 126, no 3, 2000 ; Alice H. Eagly, Richard D. Ashmore, Mona G. Makhijani & Laura C. Longo, « What Is Beautiful Is Good, But…: A Meta-Analytic Review of Research on the Physical Attractiveness Stereotype », Psychological Bulletin, vol. 110, no 1, 1991 ; Megumi Hosoda, Eugene F. Stone-Romero & Gwen Coats, « The Effects of Physical Attractiveness on Job-Related Outcomes: A Meta-Analysis of Experimental Studies », Personnel Psychology, vol. 56, no 2, 2003. Voir également les travaux plus récents de Kukkonen et al. sur les inégalités liées à l’apparence et au marché du travail.

(2) Voir notamment Gn 12,11-14 (Sara) ; Gn 29,17 (Rachel) ; 1 S 25,3 (Abigaïl) ; Gn 39,6 (Joseph) ; 1 S 16,12 (David). La Bible qualifie explicitement de beaux aussi bien des femmes que des hommes.

(3) Cantique des Cantiques 4, notamment Ct 4,1-7, et Ct 5,10-16. Le sens littéral met en scène le regard et le désir réciproques de deux amants. La tradition chrétienne a également développé une lecture spirituelle du Cantique, notamment comme figure de l’amour entre Dieu et son peuple, le Christ et l’Église ou Dieu et l’âme.

(4) Jdt 10,1-4. Judith se lave, se parfume, arrange ses cheveux, revêt ses vêtements de fête et ses bijoux avant de se présenter à Holopherne. Le texte précise qu’elle se rend très belle afin d’attirer les regards des hommes qui la verraient.

(5) Pierre Bourdieu, La Domination masculine, Seuil, 1998, notamment sur les femmes constituées socialement comme des « êtres-perçus ». Sur l’idée de l’apparence ou de la beauté comme forme de capital, voir notamment Catherine Hakim, « Erotic Capital », European Sociological Review, 2010. Cette conceptualisation est discutée et ne fait pas consensus.

(6) Ez 16,8-15. Dans cette allégorie de Jérusalem, Dieu la lave, l’habille et la pare de bijoux ; sa beauté est décrite comme parfaite grâce à la splendeur dont Dieu l’a revêtue. Le basculement vient ensuite : Jérusalem se « fie » à sa beauté. Le passage est une allégorie de son infidélité à Dieu et non un enseignement littéral sur la parure féminine.

(7) Voir Ct 4-5 ; 1 Co 7,32-35, où Paul évoque l’homme marié qui cherche à plaire à sa femme et la femme mariée qui cherche à plaire à son mari. Cette observation s’inscrit dans un passage où Paul souligne la disponibilité particulière du célibataire pour les affaires du Seigneur. Voir également Thomas d’Aquin, Somme théologique, II-II, q. 169, art. 2, sur la parure féminine et le désir de plaire à son époux.

(8) Thomas d’Aquin, Somme théologique, II-II, q. 169, art. 1. Thomas, reprenant notamment saint Augustin, souligne que la faute ne réside pas seulement dans un soin excessif accordé à l’apparence : la négligence extérieure peut elle-même procéder de l’ostentation.

(9) Barbara L. Fredrickson & Tomi-Ann Roberts, « Objectification Theory: Toward Understanding Women’s Lived Experiences and Mental Health Risks », Psychology of Women Quarterly, vol. 21, no 2, 1997, p. 173-206. Leur théorie décrit notamment l’intériorisation par les femmes d’un regard extérieur porté sur leur corps et la surveillance de leur propre apparence.

(10) Catéchisme de l’Église catholique, nos 2521-2523, sur la pudeur, qui « protège le mystère des personnes et de leur amour » ; Karol Wojtyła, Amour et responsabilité, notamment ses développements sur la pudeur, le regard et le refus de réduire la personne à un objet.

(11) Pr 31,30. Le texte hébreu emploie le terme hevel (הֶבֶל), qui évoque notamment le souffle ou la vapeur et que l’on retrouve de manière célèbre dans le livre de Qohélet. L’image souligne le caractère passager et insaisissable de ce sur quoi on ne peut durablement s’appuyer.

(12) 1 S 16,7 et 16,12. Dieu avertit Samuel de ne pas s’arrêter à l’apparence, car l’homme regarde ce qui frappe les yeux tandis que le Seigneur regarde le cœur ; quelques versets plus loin, le narrateur prend néanmoins soin de mentionner la belle apparence de David.

À PROPOS

Je suis Anne-Claire Lépissier.

J’écris sur les questions qui traversent nos vies de femmes (le corps, la maternité, le couple, le travail, la foi et ce que nous voulons transmettre) en essayant de les regarder à la lumière de la foi chrétienne.

Je ne cherche pas ici à proposer un modèle de vie chrétienne réussi, mais à regarder le réel, creuser ce qu’en disent la Bible, l’Église et ceux qui ont pensé ces questions avant nous, puis chercher des repères pour discerner.

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